John Peshran-Boor

Le roman photo John Peshran-Boor, écrit au début des années 2000, photographié quelques années plus tard, est à l'origine de la série VillaBar.
C'est le seul roman photo de la série qui n'a pas été tourné au bar du Piston Pélican et dont la réalisation n'a pas été ouverte au public.

Photos de Sara et Edith de Cornulier
Avec Nathan Bellaïche, Jean-Pierre Bret, Samuel de Cornulier, Florence de Courtenay, Ondine Frager, Xavier Guillois, Susanne Nies, Sara.

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Chapitre 1

J’ai rencontré un soir, dans un bar aéré de vapeurs de substances illicites, où les tables de bois rayé étaient le théâtre de parties de cartes nocturnes jouant la maigre fortune de garçons et de quelques femmes désoeuvrés, au son d’un jazz raté aux mélodies lasses mais non dénuées de charme, un homme d’une quarantaine d’années qui me parut observer les actes et les choses avec une acuité si pleine de compassion qu’à plusieurs reprises je me tournai vers lui pour lui sourire, sans jamais craindre un quelconque embêtement de la part de cet inconnu, et avec l’espoir d’entendre au moins sa voix, et de me faire ainsi une idée plus complète de ce visage et de ce regard.
Le visage de cet homme, pâle et creux mais sans alarmer, laissait briller deux yeux d’une couleur assez terne mais au fond desquels vous aviez immédiatement envie de placer vos sentiments, vos échecs et votre peine pour que leur profondeur et leur bonté les lave, et vous les rende embellis et porteurs d’un nouveau départ. Les lèvres de cet homme, fines et vieillies prématurément, paraissaient posséder l’habitude de former des mots limpides et vrais, sans ombre ni clinquant, capables de redresser un autre homme, et de souffler parfois, juste ce qu’il fallait, pour redonner à un oiseau blessé, à un mulot, à des mains de vieux, l’énergie et la chaleur d’être à nouveau heureux. Les mains de cet homme, de taille moyenne, se mouvaient d’une façon telle que vous sentiez - vous le sentiez d’emblée - qu’elles n’avaient jamais vraiment fait souffrir aucune femme au moment d’aucune caresse ; les joues de cet homme, si vous étiez un enfant, vous pouviez - cela se devinait au premier coup d’œil - les embrasser sans crainte pour obtenir une pièce ou une permission, et encore, juste par habitude, juste pour la forme car vous saviez que vous aviez déjà la permission.
Vous aviez la permission, chien, enfant, clochard ou grand de ce monde, de vivre. Avant même d’avoir prouvé quoi que ce soit, avant même d’avoir exécuté ce qu’on vous demande d’habitude, vous aviez droit à votre existence.

malade ou snob, vous trouviez au fond de ses yeux plus de respect que vous n’en aviez jamais rêvé, un respect pour ce que vous étiez au fond de vous, non pour ce que vous paraissiez. Pourtant, au-dessus des cases du jeu de hasard auquel il participait, le dos mal appuyé sur une vieille chaise bancale, les cheveux gris noyés dans une fumée de la même couleur, qu’avait-il de différent ?
Juste une expérience, et c’est cette expérience que je voulus, dès le premier regard posé sur lui, connaître et partager.
J’avais échoué dans ce bar un peu avant minuit. Je cherchais je ne sais quoi. Un regard, une main tendue, une histoire… Quelque chose de vivant qui m’habite de sa pulsation.

en buvant du vieil armagnac et en fumant de longs cigarillos du bout de leurs lèvres trop colorées. Les cernes de fatigue alourdissaient leurs traits. Leurs visages ne possédaient plus d’expression personnelle, mais reflétaient les milliers d’échecs masculins qu’elles avaient détournées quelques instants de leur désespoir, accroissant le leur.
Elles ne discutaient pas entre elles ; elles attendaient. Elles attendaient que les hommes finissent leurs parties et leurs bouteilles. Il y avait quelque chose dans les yeux de tous ces clients du bar qui ressemblait à la lueur de la mort. Au fond de mes yeux à moi, je sais qu’elle brillait aussi de son éclat terne.
La serveuse baillait derrière le comptoir, effondrée, comme tous les soirs. La veille elle avait rencontré un Sicilien pas net qui lui avait proposé de l’emmener chez lui, à Palerme. Elle y songeait sans enthousiasme. A misère pour misère, le soleil ferait peut-être la vie plus tendre.

Chapitre 2

Un moment, la partie cessa. Deux hommes se disputaient à propos des règles du jeu qu’ils avaient en route, et l’homme dont je vous ai parlé alluma une cigarette extrêmement fine, qu’il fuma à peine, la tenant serrée entre ses deux longs doigts maigres, et plissant ses beaux yeux profonds, sans doute pour penser, ou pour y voir plus clair. Je m’approchai du bar pour commander une nouvelle boisson – un whisky, il me semble, sans glaçon - et m’assis sur un haut tabouret, au comptoir, très près de l’endroit où il se trouvait.
Ce fut lui qui m’adressa la parole. Sans doute avait il deviné l’attrait qu’il exerçait sur moi – sans doute connaissait-il parfaitement le sentiment qu’il faisait naître chez les autres êtres, un sentiment de respect mêlé d’une affection instantanée, un rêve de fraternité.
Il se tourna à demi vers moi, un léger sourire au coin des yeux, et poliment, avec une

élégance d’un temps passé, me demanda ce que je pensais de l’issue de cette âpre discussion sur la règle du jeu.
Je répondis en bégayant que j’étais bien incapable d’en juger. Il se tourna alors à nouveau vers ses compagnons de beuverie et de jeux.
- De quelle règle parlez vous ? Demanda-t-il aux joueurs.
Un petit demi sourire éclaira sa joue gauche.
- Il y a autant de jeux que de règles, et le plus souvent, nous jouons sur le même terrain de jeu un jeu très différent. Comme nous employons le terme de règle dans nos disputes, nous sommes confortés dans notre croyance vaine et vicieuse que nous parlons du même jeu.

Personne ne l’écoutait vraiment, mais une solution était de toutes façons en passe d’être trouvée. Il se tourna vers moi.
- Les gens attendent que le monde change. S’ils changeaient eux-mêmes, ils découvriraient des expériences telles que l’ennui et l’espoir de jours meilleurs disparaîtraient à jamais de leurs humeurs.
Je lui souris. Cela faisait longtemps que je n’avais pas parlé avec quelqu’un, hors des heures de travail.
Il prit une inspiration et s’engagea dans un monologue qu’il devait avoir l’habitude de tenir, aux autres ou à lui même.
- Longtemps je me suis entraîné à penser que j’étais une femme. Je n’avais pas besoin de me déguiser, ni de me transformer, non ;

simplement, chaque jour, à plusieurs reprises, pendant de longues minutes, je m’exerçai. Laissant l’intuition glisser et choisir, je rêvai et décidai, à ces moments, que j’étais femme. Ce qui, au début, me parut effrayant et vertigineux, s’effaça comme une illusion, comme une bulle de savon qui meurt en plein vol. Tout à coup, on ne la voit plus, il a suffit de souffler dessus sans même s’en rendre compte. Ainsi je réalisai qu’une nouvelle partie de mon être apparaissait, se révélait à moi, sous mes propres yeux, ou plutôt, dans mon propre corps. En même temps, je ressentais dans ce que j’appelai jusque là le masculin de moi même, ce qui réellement était constitutif de mon être et ce qui relevait d’habitudes calquées d’après le code de conduite que nous voyons autour de nous en grandissant.
Un sage ? Un fâcheux ? Hélas. Je n’ai jamais su faire la différence entre ces deux espèces d’êtres. Ce soir, j’avais envie de chaleur humaine. Je lui offris à nouveau mon sourire. Il se tourna complètement vers moi, s’approcha jusqu’à me toucher, et me glissa, entre chuchotement et murmure :
- J’ai beaucoup vécu de ces transformations. L’homme, la femme, le froid, le chaud, l’hiver, l’été, le noir, le blanc, le rouge, tout cela n’est qu’image, et la vision, le rêve seul existent réellement. Toutes ces images que nous croyons être sont des symboles intéressants, un art aux mille interprétations.

c’est se tromper sur l’essence de notre être puisque c’est ce tromper sur l’essence d’une image, et que nous ne sommes qu’image.
J’acquiesçais. Je comprenais fort peu. Sa voix me plaisait.
- Je dis cela car j’ai expérimenté de nombreuses transformations, qui m’ont détaché des définitions rapides et de ce qu’on appelle l’apparence, et qui est en fait une lecture biaisée, univoque de l’apparence – tout n’étant qu’apparence, absolue apparence. Certaines, comme celle du masculin et du féminin, à l’intérieur de mon corps et de mon esprit ; d’autres, sur le terrain plus collectif et plus extérieur de la société.
Ici, il me toucha le genou de sa main tremblotante.

Nous étions en janvier, le café n’était pas assez chauffé, j’avais froid, et je me souviens de la vague de chaleur que son geste infusa dans tout mon corps.
Je sentais son haleine, son souffle, son tremblement, et j’éprouvais une fraternité, une amitié et un attrait qui me poussait jusqu’aux larmes. C’était une âme qui me parlait. Une âme sœur et complice, bienveillante et respectueuse. Je touchai son coude du bout de l’index et lui sourit, rapprochant mon visage et mon verre de bière de sa chaise et de son corps, pour entendre la confidence que je pressentais.
- J’ai été infiniment riche, me dit-il. Je parle de la richesse extérieure, que donne l’argent Je jetai un regard à son pantalon usé, à sa chemise délavée, à la misère romantique qu’il transpirait. Ses yeux s’illuminèrent. Il se rapprocha à nouveau, et à nouveau je tendis l’oreille.
- En trente ans j’ai fait fortune, en une nuit je me suis ruiné.
C’est ainsi que j’appris l’histoire de John Peshran-Boor, de sa bouche même, par un soir brouillardeux d’hiver, dans une ville défoncée s’engonçant dans son cafard noir nocturne, en attendant les cris enroués que les aubes américaines contiennent, lorsqu’elles sont blanches et tristes, mais percées d’un sourd rayon de lumière qui se diffuse dans les cœurs des somnambules et des noctambules.

Chapitre 3

Dans ma jeunesse, comme tant d’autres, j’avais adoré et admiré l’immense John Peshran-Boor, et par la suite, comme tant d’autres encore, je l’avais oublié, puisque les journaux et les écrans ne le mentionnaient plus depuis tant d’années.
Je pensais, comme tout le monde, que cet homme devait être

d’un accident de sport extrême, et fus pénétrée de surprise et de tendresse en reconnaissant la vedette dans l’histoire incroyable que cette voix amie et inconnue à la fois me murmurait d’un ton amical, d’une amitié jusqu’alors ignorée mais qui m’apparaissait et m’emplissait comme si elle était venue, revenue du fond des temps.
- Oui, c’est moi, John Peshran-Boor, me répéta-t-il, quand il vit mon ébahissement.
J’avais eu un choc en entendant ce nom. Mais je reconnus parfaitement, vieilli de quelques dizaines d’années, l’immense chanteur de musique Beith. La musique Beith est passée de mode, depuis.

Mais la voix de John Peshran-Boor crève parfois encore les ondes des meilleures radios, et les idoles de cette époque n’ont pas cessé d’inspirer les artistes qui les suivirent.
Cet homme me raconta qu’il était en vacances en Californie, célèbre et maître d’une immense fortune, quand l’évènement qu’il voulait me narrer prit sa source.
- J’étais ainsi, au sommet de ma gloire, dans un lieu paradisiaque, organisé pour que les grands de ce monde, les plus riches, s’y sentent des dieux et oublient les méandres et les nausées de l’humanité imparfaite. Oui, je partageais avec un certain plaisir, mêlé d’oisiveté, cette vie de rêve et de luxe, et c’est dans c’est dans un de ces états de demi conscience que procure le trop plein d’avantages et l’absence de contradictions extérieures que j’ai joué ma fortune, au Bar du Tropique éternel, qui surplombe la plage de sable fin de la ville californienne de Big Moon.
Assis à mes côtés, Bob fumait un cigare. Bob, c’est Bob Mushran.
Je retins un murmure. Bob Mushran ! La veille encore, mon écran de cerveausucion, pardon, télévision, relayait son image, toujours plus vieillie, et sa voix éraillée qui commentait son dernier film.
John Peshran Boor apprécia ma retenue et repris son souffle. Il poursuivit son histoire.
« Bob était déprimé. (Il sourit). Comme d’habitude. Bob, comme tant d’autres, est toujours déprimé. Il tirait maladivement sur son cigare vigoureux, et se plaignait de tout et de rien.
Je tentai de saisir exactement ce qui n’allais pas, pour en finir avec ces quintes de plaintes floues, et toucher au but.
Finalement, il m’avoua :
- Je voudrais avoir 70 dollars en poche, je pourrais prendre le car ou faire du stop, boire une bière au bar et rencontrer une fille.
- Bob, dis-je. Tu les as, les 70 dollars. Tu as des milliards et des milliards de dollars, Bob. Prends 70 dollars, quitte Big Moon par la route de Cerise-Noire et prend le premier autocar

- Je ne peux pas, John, me répondit-il. Je ne peux pas. Je suis trop riche.
Ici, j’éclatais de rire. Comme lui, je n’étais pas né dans la soie, et j’avais eu assez de mal à tâter la gloire, le fric.
- Ne ris pas, John, me dit Bob avec un air étonnamment sérieux. Je ne supporte plus ma vie. Le fric me tue.
- Mais Bob, répondis-je, agacé, quoique plus intéressé maintenant qu’il parlait d’une souffrance réelle. Bob, le monde entier crève de ne pas être assez riche pour survivre, et tu mouilles ton cigare avec des idées pareilles !
Je le raillai gentiment.
- Ne me raille pas, John, me répondit Bob, de plus en plus sérieux et complètement effondré.

Je voudrais être un gars comme ça, n’avoir en tout et pour tout que 70 dollars en poche, je pourrais prendre le car ou faire du stop, boire une bière au bar et rencontrer une fille.
C’est alors que l’idée me vint.
- Écoute, Bob. J’ai une idée.
Je me souviens encore du sourire que je sentais monter à l’idée de mon idée.
- Bob, tu vas tout perdre cette nuit. Tu vas te ruiner, tout laisser, tout revendre, tout quitter, tout donner. Et demain à l’aube, tu n’auras gardé que 70 dollars, et tu partiras sur la route. Tu t’en iras, à pied, par la route de Cerise-noire, et tu t’arrêteras à la première station.

Et alors tu prendras l’autocar.
Bob souriait, mais il ne me prenait pas au sérieux ».
John s’arrêta un long moment de parler. J’avais le souffle coupé. J’imaginais Mushran effondré, chialant sur son cigare, se plaignant de sa fortune à son copain John. Le célèbre Bob. Le célèbre John. Mais Bob est toujours sous les feux de la rampe. John, toi qui me parles, tu brûles à l’ombre des lumières et des spots, mon frère. Que t’est-il arrivé ?
John repris lentement son histoire.
« J’étais ivre, je me sentais veule. Riche, oisif et veule. Je voyais Bob mouiller son cigare avec ses pleurnichements. Eh bien, c’est moi qui l’ai fait ».
Il me regarda longuement. Je n’avais pas compris.
« A l’aube suivante, madame, je laissais Bob endormi dans son vomi. Des serviteurs s’activaient pour le nettoyer. Je les laissai me servir une dernière fois un petit déjeuner. Jamais depuis je n’ai bu à nouveau un café d'une telle qualité ».
Les yeux de John se plissèrent en un sourire humide.
« A l’aube, madame, je quittai Big Moon par la route de Cerise-Noire. Je m’étais débarrassé de tout. L’arrêt d’autocar cramait sous le soleil. Longtemps, j’ai attendu qu’un autocar passe et s’arrête, en espérant que Bob, que n’importe qui d’autre passerait en jaguar en même temps et ne me laisserait pas monter dans l’autocar, me ramènerait au bord de la piscine.

...monté dedans. Des petits vieux, des petits jeunes qui me dévisageaient. John Peshran-Boor était célèbre, ne l’oubliez pas. Je regardais Big Moon s’éloigner et disparaître en fumée. Je mis mes mains dans les poches, et fus envahi d’un grand vide. Tout bas, je me répétais inlassablement mon nom, mon propre nom, pour ne pas l’oublier. A midi, je descendis au bord d’une grande ville. J’avais 70 dollars en poche ».
Il ne s’appesantit pas sur la suite de l’histoire. Les longues files d’attente aux portes des institutions charitables. La découverte de la faim. La découverte de la honte. La découverte du mépris. La découverte du froid. La découverte des autres : d’un monde urbain et décati, misérable, qui a ses propres règles,

ses propres codes, ses valeurs et ses richesses, et bien entendu, ses bassesses.
Et puis la lumière au bout du tunnel : une rencontre ; une main tendue ; une chance donnée ; un travail ; un chambre. Et les ouvertures qui s’ensuivent : les bistrots, des copains, une virée en bagnole de temps en temps.

Chapitre 4

- On m’a bien oublié, madame, mais des gens se souviennent. De temps en temps mon nom réapparaît, dans le creux d’un article de rock, ou au fin fond d’une émission télévisée consacrée au monde doré de la période des Joyeux Décalés. J’ai vu mon nom – Peshran, John Peshran-Boor – dans les paroles des chansons de Bob, qui continue, l’imbécile, à se répandre dans sa gloire. Je sais qu’il se souvient.
Il hocha longuement la tête.
- Je sais qu’il ne me tendrait pas la main.
- Comment pouvez-vous en être certain ?
- Je le sais. C’est tout.
- Vous disiez pourtant qu’il doit se souvenir.
- Oh oui, il se souvient. Il doit même chialer, de temps en temps, sur mon sort, se demandant où je suis, ce que je fais, et regrettant mes blagues un peu bêtes, mon amitié lourdingue et ma fidélité bienveillante. C’est sûr que ça lui manque.
- Alors ? Demandais-je. Comment alors ne vous tendrait-il pas la main, si vous tentiez de reprendre contact avec lui ?

- Une fois, madame (et John me sourit du fond de sa profondeur), une fois, au bout du rouleau, dépité, fatigué, affamé, piteux, une fois j’ai regretté, vraiment regretté cette foutue nuit de ma ruine.
Il plissa les yeux, comme pour s’en retourner au sein de ce moment qui revenait à sa mémoire, ce terrible instant où il avait regretté sa décision.
- Oui, une fois, et j’ai écris une lettre.
Il avait écrit une lettre à Bob. J’attendais, suspendu aux lèvres vieillies de John. Elles se fendirent en un demi rictus, mi figue, mi raisin. Mi lard, mi cochon. Mi triste, mi gai. Mi joyeux, mi mort.
- La richesse, madame...

- Cela dépend des gens, John, répondis-je, osant l’appeler par son prénom.
- Je vous promets que non, madame. Générosité de riche n’est qu’apparente, que mensonge, qu’enseigne. Car ce que vous appelez générosité appauvrit financièrement. En dégoulinant votre argent sur la misère du monde, vous ne la diminuez pas : vous l’augmentez par la vôtre.
Il ricana.
- Bien sûr, la générosité est une bonne chose, de temps en temps. Elle enrichit à d’autres points de vue. Mais Bob a eu raison.
Il sourit.

- Il aurait montré une faille s’il m’avait répondu. Pourtant…
J’écarquillais mes yeux, qui voulaient inexorablement se remplir de larmes. Je me souvenais de ma propre histoire. Je me souvenais d’un homme qui revenait manger à ma table quand il était ruiné, et repartait claquer mon fric avec d’autres. Je me remémorais des années foutues en l’air, volées par un salaud, qui un jour était parti pour de bon. Il n’était plus jamais revenu. L’histoire que j’écoutais me ramenait à ma propre misère. J’étais encore jeune, mais j’avais tellement donné que j’étais déjà très vieille.
- Un jour, je le sais bien, murmura John.
- Un jour ?

- Et alors ?
Ses yeux s’allumèrent, perdant de leur profondeur, soudain teintés de certitude criarde.
- Et alors, il fera tout pour me trouver.
- Et alors, que ferez-vous ?
John sourit.
- J’échangerai un discours réconfortant contre un petit million de dollars.
Et il éclata d’un rire joyeux : « que voulez-vous, je suis incapable de laisser un ami dans le besoin ! »
Il s’était fait bien tard, et le patron du bar s’était endormi sur son comptoir. La serveuse éméchée, continuait de rouler des fesses mais elle n’essuyait plus de verres : calmement, elle piquait dans la caisse. Les camarades de John semblaient vouloir le récupérer : il serait bientôt l’heure de rentrer et ils voulaient entamer une dernière partie. Je regardais longuement John, qui s’était désintéressé de moi. Puis je laissai quelque argent sur la table, pour payer ma bière. Et je poussai la porte du bar.
Dehors, la nuit glaciale réchauffa mon rire silencieux. Je rentrai ; dans mon antre obscur au plancher craquelant, au plafond grisâtre, je m’affalai dans mon bon vieux fauteuil cassé, avec une tisane au fenouil et à la marjolaine, et je me repassai le film de la soirée, réparée.

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