Chapitre 1
Ce qui s’était passé ces derniers mois aurait paru impossible à toute personne connaissant Bob lorsqu’il fumait ses longues cigarettes de la marque Horizon, au sommet de sa gloire.
Au beau milieu du grand salon, à travers les baies vitrées duquel s’étendaient des kilomètres de tours qui mouraient à l’horizon océanique, coulaient fébrilement et à grands bruits les fontaines de bière et de martini. Bob était de fier de ce bar privé qui trônait au milieu de son salon. C’était de la pure perte, un caprice de vedette aux désirs dégénérés par les flots du succès et les vagues de gloire. La bière ruisselait, éjectée par des tuyaux de cuivre qui ressemblaient à des saxophones.
Les faux amis, les créanciers, les débiteurs, les amantes de Bob et leurs amants passaient leurs soirées dans son bar privé. Bob en ressentait un réel sentiment de rédemption ; il gâchait sa fortune, mais il était généreux - proportionnellement beaucoup plus généreux que les habitants normaux, qu’on appelle encore moyens, de cette ville canadienne....
Chapitre 2
On lui présenta des reconnaissances de dettes qu’il avait signées. Bob s’éveilla de sa torpeur et voulut se battre. Sa faiblesse morale était enfin vaincue. Mais ce fut la faiblesse financière, cette fois, qui coupa ses élans.
Les Yeux Noirs et ses avocats avaient tout pris. Bob, enseveli de honte, dut quitter son immense appartement, se réfugia dans un studio, et tenta une riposte, qui acheva de le ruiner. Il perdit le studio. Il se fit une vie avec d’autres errants. Il devint un habitué de la Soupe Populaire et partagea généreusement ses misérables avoirs : si tout est réversible, qu’au moins la lumière intérieure soit inaliénable.
Il parla seul, en hantant les longues avenues grises, scintillantes de pluie, de la grande ville. « J’ai tout perdu, on m’a tout pris. J’avais tout réussi, et j’étais roi. Mon seul rival, John, avait disparu pour toujours. On me disait brillant, et par culpabilité j’ai sombré dans les bras de la médiocrité.
Un être sans vraie beauté, sans originalité, sans don, m’a tout volé. Ah ! Me voilà comme le bel arbre mort du jardin de mon école, étouffé par une mauvaise herbe têtue. Ma maison, ma terrasse, mes amis ne m’appartiennent plus. Je ne buvais que du martini ou des cocktails de fruits, à l’époque. Aujourd’hui je sais que l’eau a un goût. Aujourd’hui que pour boire, je m’en vais marcher des heures jusqu’à la prochaine gouttière, d’où tombent les gouttes de pluies, m’abreuvant ainsi aux fontaines naturelles de la ville ». Il parla seul pendant des mois, se remémorant le déroulement de sa chute.
Chapitre 3
Tout avait commencé quand Yeux noirs fit la connaissance de Lilas L.S. Snuk. « Elle est plus belle que moi », cria Yeux noirs en pleurant le jour où Lilas entra dans sa vie. Mais bientôt la jalousie se transforma en amour fasciné et Yeux noirs ne put se passer de Lilas L.S. Snuk.
Bob géra ce caprice
...devant ses amis éberlués… Il laissa Lilas s’entretenir avec Yeux noirs en riant tout bas tandis que lui, Bob, partait se coucher seul… Il laissa Yeux noirs et Lilas organiser des bals et des sauteries, des parties et des fêtes.
Il lisait dans le regard de Lilas quelque chose qui le concernait lui, qui parlait de lui, qui interrogeait et narguait tout à la fois. Qui est Lilas L.S. Snuk ? Se demandait-il à l’aube, au bout d’une nuit sans sommeil, quand la lucidité revenait le tenailler…
Il comprit plus tard. Derrière l’étrangeté de Lilas L.S.
Snuk se dissimulait un revenant. John Peshran-Boor...
La dernière fois que Peshran-Boor avait été aperçu, c’était errant sur la route de Cerise Noire. Voilà que John réapparaissait, accompagné d’une mystérieuse Lilas L.S. Snuk, et qu’il recommençait la lutte contre Bob et pour la gloire.
Chapitre 4
Lorsque au beau milieu du mois de décembre il se mit à neiger pour la première fois depuis sa ruine, Bob était repassé dans l’avenue riche et déserte, les yeux levés sur les hauts immeubles. Il avait aperçu son appartement qu’il contempla longtemps. Les larmes ne vinrent pas jusqu’à ses joues, restant au bord de ses yeux, côté intérieur. Il reconnut les rideaux qu’il avait installés plusieurs années avant, et entendit au fond de lui même le son aquatique de la fontaine d’alcool tel qu’il devait emplir l’appartement. Il imagina Yeux noirs, allongée indolente au milieu de coussins et de faux amis ; il imagina John assis à son piano ; il imagina Vénéxiana chantant pour John en se moquant de Bob comme elle avait chanté pour Bob en se moquant de John ; il imagina John et Vénéxiana avec des pauvres filles et Lilas et Yeux noirs avec des mauvais garçons ; il mesura l’ampleur du ridicule de sa situation. Il erra quelques quarts d’heure, dans l’attente incertaine et misérable de voir Yeux noirs apparaître dans l’échancrure de l’immeuble, et marcher vers lui, pour le prendre dans ses bras, pour lui demander pardon. Lorsqu’il se rendit compte que cela ne pourrait arriver maintenant qu’il ne possédait plus rien, lorsqu’il comprit que même s’il possédait encore une chose d’importance il accorderait un pardon demandé avec autant de rapidité que Yeux noirs avait mis pour le ruiner, il fut parcouru d’un frisson d’horreur et de déréliction.
Au fond de sa poche se trouvait l’énorme couteau que Roger la Fritte lui avait donné, pour se défendre contre le clan de l’armée du Salut (les clients de l’Armée du Salut étaient les
Chapitre 5
Sentant son couteau dans sa poche il se remémorait toujours plus profondément sa vie et celle des Yeux Noirs.
Il les avait emmenés dans les restaurants les plus beaux, et les Yeux noirs étaient restés sombres. Alors il les avait emmenés dans les restaurants les plus chers, et les Yeux noirs s’étaient écarquillés, révélant une sorte de bonheur, de cette marque que Bob reconnaîtrait si bien par la suite, celle des satisfactions procurés par les trois Attraits : la Nouveauté, le Brillant, la Rapidité. Hélas, Bob dut se rendre à l’évidence : le bonheur était aussi éphémère que les trois attraits qui éveillaient
et toutes les tentatives de plaire aux Yeux noirs plus de quelques heures étaient vouées à l’échec.
Les Yeux noirs avalaient toutes ces offrandes comme une machine qui ne ressent rien, et demandaient à nouveau d’une voix capricieuse de nouveaux trésors, des objets plus chers, des vêtements plus élégants, des lieux plus riches, des amis plus célèbres. Bob, répondant, offrant, satisfaisant le moindre de ses désirs, espérait qu’avec le temps ces présents raviveraient un cœur qui souffrait d’une maladie mystérieuse, emprisonné dans un passé inconnu ; qu’au bout de longs mois de vie commune, les Yeux noirs lui offriraient un sourire, ou un merci, et brilleraient d’un éclat renouvelé en s’ouvrant au réveil à ses côtés. Bob se noyait dans ce leurre parce qu’il se noyait dans sa gloire et que sa noyade noyait son art, et que son art brisé brisait son âme, et son âme brisée anéantissait son cœur.
Et puis Lilas L.S. Snuk était apparue de nulle part. Et le vieil ennemi John Peshran-Boor était réapparu, derrière Lilas, son ange. Et, ensemble, Yeux noirs, Lilas L.S. Snuk et John Peshran-Boor l’avaient trahi.
Chapitre 6
Bob sentait le couteau de Roger la Fritte réchauffer son cœur. La buée des larmes larvées embuait ses lunettes, mais le couteau réchauffait son cœur et son âme et sa vie.
Il entra dans l’immeuble.
Je n’avais jamais vu de couchers de soleil, se disait-il en prenant l’ascenseur, jamais vu de couchers du soleil avant la gloire et la richesse, parce que seules la gloire et la richesse m’offrirent les billets d’avion et les chambres d’hôtel des côtes du sud. C’était cela, pour moi, l’argent ; c’était les arbres et l’odeur des feuilles d’automne mouillées pendant de longues marches, sans que viennent troubler de leur laideur désespérante les tours de métal et les sam suffit de béton.
L’argent, c’était cela, effectivement, pour lui : la certitude de boire du jus d’oranges fait simplement d’oranges, la certitude de croquer des fruits de la nature et non le fruit de manipulations aussi douteuses que la bonne conscience des journaux et des politiques. C’était juste cela, l’argent, pour moi, se répétait-il, cela et rien de plus. Rien qui ressemble à l’avidité et à l’amour du luxe.
Il pénétra dans l’appartement comme on pénètre dans un moulin. Voyant cela, il ricana : « John est aussi con que moi »
Chapitre 7
Tout le monde vit que Bob Mushran était revenu. Bob Mushran était revenu chez lui, sans prévenir, comme un voleur.
Les visages se figèrent, les regards suivirent Bob. Bob évolua
à travers son ancien salon. D’un regard il embrassa ses anciennes possessions et ses anciens amis qui l’avaient vidé de chez lui sans le moindre regret. Des sourires malsains et des sourires gênés se fixèrent sur les bouches. La tension s’installa. Un malaise s’était emparé de la vaste pièce et quelques uns sortirent sur la terrasse pavée. L’espace d’un long temps, les saxophones de cuivres cessèrent de déverser de la bière et du martini.
Le visage de Lilas L.S. Snuk ne se démonta pas. Elle sut en un clin d’œil que ce soir serait un jour de grand changement. Il faudrait jouer serrer. Elle fit un sourire trouble à Bob Mushran.
Le sourire qui avait entraînée John Peshran-Boor sur la voie de la revanche. Le sourire qui avait entraîné les Yeux noirs sur le chemin de la trahison.
Bob Mushran laissa ce sourire le traverser. Il garda son air d’ailleurs. Chacun s’attendit à ce que quelque chose ait lieu.
Mais John reprit la musique et l’androgyne décadente Vénéxiana Atlantica cracha ses poncifs ringards au micro sous le sourire béat et béant de John.
Chapitre 8
John Peshran Boor. L’ancien ami de Bob. L’ancien rival de Bob. L’ancien ennemi de Bob. Bob Mushran avait regretté John lorsque celui-ci était parti, puis il l’avait cru mort et s’en était arrangé.
Il était devenu le seul représentant de la musique Beith, cette musique lancinante qui pousse les amants aux frontières du Mal, qui pousse les Anges de treize ans de l’autre côté de l’adolescence, qui tire tout ce qui a un cœur qui palpite vers l’osmose avec la Nuit. Pourtant, il avait dû faire semblant d’accepter le retour de Peshran-Boor avec grâce puisqu’il ne pouvait faire autrement. Les deux hommes savaient que leurs carrières de chanteurs rivaux et les méandres de leurs amours avaient terrassé les zestes de la belle amitié qui avait porté leur jeunesse. Ainsi va la vie : noyée dans l’envie, la paresse et la compromission. Ils en avaient parlé une fois, dans une Villa de Big Moon, juste avant la disparition de John.
Bob fumait un cigare en toussant : John le raillait.
- Eh, mon vieux Bob, on a eu une amitié, une jeunesse, et qu’est-ce qui reste ? Du fric ! lança John.
- Je voudrais tout recracher, John, pour retrouver l’amitié et la jeunesse.
- Alors recrache.
- Quoi ?
- Tout. Recrache ton fric, recrache tes pèses, distribue tes billes. Tu te sentiras mieux.
- Tout le monde se rendra compte que je suis laid, John. Je n’aurai plus de filles.
- Tu auras à nouveau des copains.
- John, je voudrais être un gars comme ça, n’avoir en tout et pour tout que 70 dollars en poche, prendre un bus anonyme, boire un coup dans un vrai bar et rencontrer une fille noire aux yeux bleus.
- Tu me fais marrer, Bob. Tu en es incapable. Tu ne survivrais pas trois minutes loin de ta richesse et de ta blonde aux yeux noirs.
- Et toi, tu survivrais partout. Je le sais. Où que tu sois, tu t’adaptes. Tu es une mante religieuse, John.
- Tu es un putois, Bob.
- Un jour, ces vérités qu’on se crache à la gueule se dresseront entre nous et ça fera très mal, John.
- Je sais. En attendant, achevons de nous enivrer, Bob.
Cela faisait des années que cette conversation avait eu lieu. Depuis, John s’était ruiné et avait été oublié de tous. Au fond d’un bar mal famé, il avait rencontré cette peste de Lilas L.S. Snuk et elle l’avait aidé à remonter la pente. Ils s’étaient incrustés chez Bob par l’intermédiaire des Yeux noirs et avaient bouté Bob hors de chez lui. Mais ce soir, Bob et John se retrouvaient à nouveau.
John et Bob ne se jaugèrent pas.
Ils surent qu’ils ne se regarderaient même pas. John Peshran-Boor allait continuer à jouer du piano, Bob Mushran tenterait son retour. Les deux femmes règleraient la situation. Elles avaient toujours mené la danse : ce seraient elles qui allaient combattre ce soir et déjà les paris étaient ouverts. L’une d’elle resterait dans l’Appartement au bar-fontaine, avec John et sans Bob – ou avec Bob et sans John. Sauf si Bob trouvait le courage d’accomplir sa vengeance.
Chapitre 9
Personne ne regardait Yeux noirs. Seule au bar, il semblait que Yeux noirs n’était plus la maîtresse des lieux mais une étrangère de passage perdue dans un bar public, anonyme. La lourdeur de sa situation ne se reflétait pas dans ses
expressions. Elle semblait vide, en suspens. Celui qui l’avait tirée de la misère et qu’elle avait plongée dans la misère revenait se venger. Elle le savait : Bob Mushran était revenu pour se venger.
Dans le salon, dans les couloirs, dans les toilettes, les rapaces se repaissaient tranquillement, attendant le scandale avec avidité.
Qu’ils prennent les traits de l’amitié, ces rapaces, et ils vous voleront tout, vous suivant en ayant l’air de vous fuir, vous flattant ayant l’air de discuter, passant du temps chez vous - ils n’ont plus d’appartement - s’installant dans votre ville, dans votre rue, dans votre immeuble, vous prenant vos amis, vos
lieux, vos habitudes, jusqu’à ce qu’il ne vous reste plus rien - plus de lieu, plus d’ami, plus d’argent. Alors le rapace part, avec vos amis et votre passé, faire sa vie ailleurs, bouffer une autre bête, assassiner d’autres histoires, d’autres vies, se créant un autre personnage autre part, et vous demeurez là, comme le précédent dont vous vous mettez à soupçonner l’existence, comme le suivant (votre ami qui vous a laissé), dont vous connaissez désormais l’inéluctable existence. Marqué à vie, par un typhon qui prend tout et malgré ses mensonges n’est rien, ni riche, ni pauvre, ni exotique, ni simple, rien qu’un rapace comme d’autres rapaces humains, qui vivra longtemps, et qui mourra, n’ayant servi à rien, ayant allumé
des sourires par fausseté, ayant fait souffrir sans jamais s’en inquiéter, ayant tout feint.
Les deux plus grandes erreurs du monde ont de jolis noms, doux et sonores comme les noms des bonbons de l’enfance : l’amitié et l’argent.
Deux niaises, la petite Elisa-Rana et la grande Marie-Jeanne, s’observèrent avec un sourire fasciné. Elles avaient connu l’appartement de Bob quand le grand John Peshran-Boor y était invité. Elles avaient connu l’appartement de Bob quand le grand John Peshran-Boor n’était plus qu’une légende disparue. On le croyait mort. On apprit plus tard qu’il avait été clochard. Elles avaient connu l’arrivée de Lilas
L.S. Snuk et le retour de John Peshran-Boor. Elles avaient
vu Bob Mushran être vidé de chez lui. Prise d’une générosité exceptionnelle, la petite proposa à la grande
Chapitre 10
Au milieu des gens, Bob se remémorait.
Il se remémorait un matin. Les Yeux noirs étaient là alanguis des coussins, tandis que Bob travaillait à son piano.
Chanteur de charme pour jeunesse décervelée. Chanteur de charme pour jeunesse décervelée, se répétait-il avec douleur. C’était de cette façon que l’avait qualifié l’obscur journaliste d’un grand journal la veille –et il avait alors, pour la première fois depuis que la fortune l’avait mis sur la route brillante de la gloire, connu la honte. La musique Beith, les grands concerts du club Vanitas, les explosions de gloire, tout cela n’était que vanité, à l’ombre du vrai Art.
Les yeux noirs au fond de la pièce s’emplirent d’envie.
- j’ai faim. Tu ne m'as rien offert cette semaine.
Ce matin-là comme tant d’autres, Bob ouvrit son portefeuille, mais les Yeux noirs, comme à leur habitude, boudèrent.
Le cœur serré, Bob sentit confusément, bien qu’il ne s’avoua pas limpidement cette pensée, que si la vanité dans laquelle il avait sombré l’attristait, il ne fallait pas compter sur l’amour de son prochain, et surtout pas sur l’affection de ses amours, pour réconforter un cœur affolé.
Chapitre 11
Au milieu des gens, Bob se remémorait.
Tout le monde le voyait : Bob Mushran était revenu pour se venger.
Mais Lilas L.S. Snuk s’approcha des Yeux noirs.
- Oh, Bébé, Bébé chéri, lui dit elle en l’attirant contre elle. Que cette soirée est magnifique. La voix de Vénéxiana n’a jamais été aussi belle. Ah ah ah, le monde est si mystérieux et étrange.
Yeux noirs ne répondait pas. Elle admirait Lilas, qui était...
plus douée qu’elle. Mais elle commençait aussi à en avoir peur. John Peshran-Boor, grâce à Lilas L.S. Snuk, avait détrôné Bob Mushran. Elle les avait laissés faire. Mais ce soir, Bob Mushran était revenu.
Chapitre 12
Bob ne disait rien. Il ne saluait pas les gens, il ne rencontrait aucun regard. Personne n’osait partir ; chacun voulait voir la scène - la scène qui n’allait pas manquer d’éclater - et s’enfuir ensuite. Bob Mushran était revenu. Lorsque John était revenu après sa disparition, chacun sut que cela s’appelait une revanche. Maintenant que Bob revenait, personne n’ignorait qu’il s’agissait cette fois d’une vengeance. Entre la revanche et la vengeance, le sang.
John épuisait son piano, Vénéxiana chantait des bêtises, certains dansaient.
Tout se passa quelque temps comme s’il ne se passait rien.
Lilas L.S. Snuk avait disparu avec les Yeux noirs. Elles étaient montées vers les chambres. John jouait inlassablement sans relever les yeux des touches noires et blanches. Vénéxiana s’éraillait la voix en se demandant avec angoisse comment elle pourrait partir avant la scène – avant la vengeance.
Au milieu des gens, Bob se remémorait.
Yeux noirs avait menti. Les Yeux noirs avaient susurré, moi je suis pauvre, je n’ai pas, comme toi, de belles maisons, de beaux habits, de beaux amis, de belles invitations qui arrivent le matin par la poste, sur du beau papier… Et pourtant… Aujourd’hui Bob savait que Yeux noirs n’avait jamais manqué de rien. Mais les Yeux noirs étaient de la race des fâcheux, qui vivent drapés dans la séduction. Ceux qui vivent de leur séduction peuvent être tour à tour prince arabe ou voyou, poète maudit ou cocotte volatile, ou quelque fleur aux pétales de névrose et de nécrose. Ils se transforment au gré des désirs et des peurs de leurs proies. Yeux noirs était de la race des fâcheux qui vous oublient dès qu’ils vous tournent le dos, pour aller dévorer ailleurs, avec d’autres compagnons temporaires, le produit de leur chasse : tout ce qu’ils vous ont pris.
Deux femmes, grandes et extraverties, évoluaient avec intelligence entre les invités. Il ne savait plus s’il les connaissait. Leurs visages le suivaient, il ne savait pas s’il devait faire un clin d’œil ou balancer un pain.
Bob Mushran comprit dans le regard des deux grandes femmes extraverties qu’il avait là deux alliées de fortune. Elles savaient ce qu’il allait faire...
Ils eurent un accord tacite. Il passa devant le bar à martini et à bières et marcha vers l’escalier qui montait aux chambres.
La nuit était tombée dehors. Il coupa les plombs et la nuit se répandit dans l’immense appartement. Les visages se turent. Un silence d’attente s’installa. D’instinct, chacun savait que quelque chose s’était passé. Bob Mushran était revenu chez lui. Yeux noirs n’avait rien dit. Lilas L.S. Snuk s’était approché de Bob lui avait murmuré quelque chose.
Bob Mushran accomplit son destin. Elles ne crièrent pas. Rien ni personne ne brisa la nuit. Il sut qu’il avait planté les Yeux noirs. Il eut un doute quant à Lilas L.S. Snuk. Il n’avait pas l’habitude de ces travaux manuels.
ne se préoccupa même pas de faire disparaître ses empreintes. Il descendit l’escalier de sa ruine et vit que ses deux complices s’occupaient de John. Il traversa son ancien salon, qui ne lui appartenait plus et dans lequel des cocottes et des cocos sans foi ni stature demeuraient figés. Les deux filles de luxe entourèrent John. Dans la nuit noire elles s’occupèrent de lui. Elles savaient ce qui s’était passé et elles savaient ce qui leur restait à faire. Le grand appartement au bar à martini et à bières leur appartiendrait bientôt.
Bob Mushran s’était vengé. Les lecteurs des journaux l’apprendraient le lendemain au petit matin.
Il sortit de l’immeuble.