Ginna l'empoisonneuse

Un roman photo produit par AlmaSoror dans le cadre de VillaBar

Photos d'Isabelle Ferrier, Sancha, Sara
Les acteurs sont les clients du Piston Pélican. Merci d'être venus et d'avoir posé...

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Ginna Gashwin. Cafe Ivanovna.

Quinze heures de travail par jour. Ou plutôt six heures par jour, sept heures par nuit. Ou même quinze heures par nuit, vu que le soleil n'arrive jamais jusqu'au zinc. Servir à boire, laver les tables… voir les yeux des hommes plus vitreux à chaque verre, les mains plus baladeuses. Le temps est long. Alors je m’évade. Je réfléchis à des choses. Je fais des listes.
LISTE DE CE QUE JE CROIS
Je crois qu’il faut peu de choses pour être heureux. Un toit pour dormir, de l’argent pour manger et un homme pour pas avoir froid. Il ne me manque rien.
Je crois que j’aime bien l’ambiance de ce bar. C’est ici que les hommes de pouvoir viennent rencontrer les hommes de rien.
Je crois que je suis un fantôme au milieu d’eux. Ils ne savent même pas comment je m’appelle. Je crois que j’aime bien mon nom. On dirait celui d’un oiseau.
Je crois que tout le monde ici cache quelque chose. Et ils sont tellement tous au courant de ça, qu’ils ne font même pas d’efforts pour cacher qu’ils cachent quelque chose.
Je crois qu’on prend plus de décisions importantes ici que dans les ambassades.
Je crois qu’il faut que je passe à l’ambassade pour renouveler mon permis de séjour.
Je crois qu’un jour la guerre froide va se réchauffer, et qu’à ce moment-là, ça sera bien d’être juste une petite serveuse dans un bar.
Je crois en l’existence de ces mers chaudes où je n’irai jamais.
Je crois que cet homme près du comptoir s’appelle Stanislas Tichy.
Je crois que la femme avec qui il parle, c’est Lilas Snuk. Ils ont l’air d’organiser quelque chose.
Je crois que Stanislas est quelqu’un de puissant dans ce petit monde.

Deux dactylos en viennent
aux mains.

Article de B. K., envoyé spécial du Times Magazine.

A quelques jours des négociations sur les accords commerciaux du tungstène, l’ambiance à l’ambassade de *** est des plus tendues. La preuve en est l’altercation qui a eu lieu ce lundi matin entre deux secrétaires. La salle était bondée : ressortissants étrangers, hommes d’affaires, diplomates, employés... Les dactylos Emma Lonsdale et Natacha Filippovna retranscrivaient le rapport de Jérémy Lonsdale, un jeune clerc de notaire, sur la production de tungstène dans les Balkans.

Le fait que cet homme soit le frère de la secrétaire en question n’est certainement pas étranger à l’incident. A l’origine de la dispute, une remarque d’Emma Lonsdale à propos de certains mots employés par son homologue russe dans sa traduction du rapport. Le ton est monté très vite. C’est une jeune femme, venue renouveler son permis de séjour, qui sépara finalement les combattantes. Cette anecdote révèle les degrés de tension actuels entre les deux blocs. Il s’agit de déterminer qui a les cartes en main. Et cette guerre de pouvoir dépend autant des richesses économiques que de la résistance psychologique des antagonistes. Du pain béni pour les R.G. : au lieu d’essayer de découvrir les armes de leurs adversaires,

Notes préliminaires
de William Spade.

Dossier #154

Employeur : Emma Lonsdale.
But de l’enquête : trouver les raisons de l’assassinat de Jérémy Lonsdale, survenu le 31 octobre 19**. Honoraires : 30$/jour + frais annexes. Remise de 250$. 300$ à la résolution.
Premiers éléments : Jérémy Lonsdale a été tué de deux balles dans le dos alors qu’il pénétrait dans un café où il avait rendez-vous avec sa sœur. Selon la police, le meurtrier a tiré de

Il a réussi à prendre la fuite. Avant de perdre connaissance, Lonsdale a prononcé quelques mots inaudibles. Il était déjà mort lorsque sa sœur est arrivée. A noter la présence sur les lieux de Natacha Filippovna, dactylo qui a travaillé avec Emma Lonsdale. Elle soutient qu’elle était là par hasard. Ce meurtre arrive toutefois une semaine après une violente altercation entre les deux femmes.
D’après Emma Lonsdale, son frère aurait découvert quelque chose de louche lors de sa mission dans les Balkans. Son étude visait une usine d’exploitation de tungstène.
Recherche sur les actionnaires de l’entreprise. Après une série de prête-noms et de sociétés écrans, une info intéressante :

Tichy a une certaine influence dans pas mal de milieux. Officiellement, il est directeur d’un casino. Officieusement, cet homme est lié à toutes sortes de trafics. Prostitution, vente d’armes, échange d’informations… Un parasite se nourrissant des miettes d’un banquet réunissant les plus puissants de ce monde. Et, à ce niveau-là, les miettes se chiffrent en centaines de milliers de dollars.
Soirée d’observation dans un cabaret. Tichy n’écoute qu’à moitié la chanteuse. Chez ce genre d’individus, une minute d’inattention suffit pour se retrouver avec un couteau dans le dos, ou pour laisser s’échapper une affaire.
Brusquement, un éclair blond...

vient de s’approcher de lui. Elle se penche à son oreille et lui murmure quelque chose. Pour moi le reste de la salle s’efface. Peut-être que certains regards sont comme des appels à l’aide. L’apparition relève le visage et croise mon regard. Elle me sourit.
Je me suis renseigné sur elle. Elle s’appelle Lilas Snuk. Pourquoi faut-il que les filles les plus intéressantes fricotent avec les méchants ?

...me parler, je ne suis pas de celles qui font le premier pas. En général, dans ce genre de lieux, ce genre de filles a un nom tout à fait particulier. Et je n’en fais pas partie. Non pas que leur activité me dégoûte, mais un tirage de dés m’a permis de choisir mon destin, et j’en ai préféré un autre. Au moins, je savais ce que je jouais. C’est assez rare, finalement. Prenez le poker par exemple. Quel en est l’enjeu, selon vous ? Non, ce n’est pas l’argent. C’est la peur. Il y a mille façons de devenir riche, mille autres de se ruiner, mais c’est la seule qui ne laisse pas d’autres choix que d’aller tout droit, ou de tomber. Ce qui vous attend si vous arrivez au bout, c’est la satisfaction de donner un sens à la partie.
Il n’est question de rien d’autre

et elle dure tant que les joueurs y croient. Le reste, les cartes, l’argent, c’est pour faire joli.
Ne vous inquiétez pas, je vais vous initier au poker, puisque vous avez l’air de tenir à rencontrer Stanislas Tichy, et que c’est la meilleure manière de le faire. Ne faîtes pas cette tête, votre métier vous colle à la peau. Il est inscrit dans vos yeux fatigués, dans votre odeur de tabac froid, de whisky et de poussière, dans cette ombre qui traverse votre regard à chaque fois que vous croyez que je ne vous regarde pas. Depuis quand vivez-vous vos amours à travers les histoires des autres, William ?
C’est ça qui vous sépare de ce jeune homme là-bas. Même...

à la différence près qu’il n’y pas cette mélancolie qui le précède de dix pas… Ce n’est pas un privé. C’est un petit inspecteur tout droit sorti de son école. Regardez son zèle. Mais dans quelques années, on le callera derrière un bureau… C’est ça, la différence entre un flic et un privé. Lui, on l’oblige à s’arrêter tant qu’il sait encore pourquoi il fait ce métier, vous, vous continuerez à le faire jusqu’à ce que cette question s’efface.
Qui sait ? Peut-être que c’est lui qui va trouver la solution. Il a l’air de tellement le vouloir. Il serait même capable de l’inventer plutôt que de rentrer chez lui les mains vides. Pour vous donner une longueur d’avance, voici un indice : c’est bien Stanislas qui a commandité l’assassinat de Lonsdale. Vous vous en doutiez ? Dans ce cas-là, je peux rajouter une chose : C’est moi qui ai tiré. Malheureusement, Stan n’a pas jugé bon de me dire pourquoi ce jeune homme devait mourir. Non, vous n’allez pas me dénoncer… Vous savez bien que je démentirais tout, et Stan m’offrirait le meilleur avocat de la ville, et les jurys par la même occasion. Pourquoi je vous ai dit ça ? J’ai des enjeux le concernant que vous n’avez pas besoin de connaître. Mais si jamais je sais pourquoi il a fait tuer cet homme, la partie de poker pourra commencer à devenir intéressante. »

Pendant que je me glisse entre les clients, des bribes de discussion m’atteignent. Je les récolte et les entasse en vrac dans un coin de ma tête.
LISTE DE CE LES GENS SE SONT DITS
- Vous n’y êtes pas encore allée ? Nikitichna est magnifique dans le rôle de Nina.
- Tu as suivi mes instructions ? Tu as dit à ce privé que c’est moi qui ai ordonné la mort de Lonsdale ?
- Oui… Autant que tu le saches, j’ai précisé qui a tiré.
- Tu te fous de moi ? Pourquoi tu as fait ça ? J’en ai vraiment marre de ton attitude.
- Une icône du moyen-âge. Je vous la fais à 300$. Je suis sûr que vous la revendrez le double.
- Il paraît qu’il y a eu un accident dans l’usine de Tichy. Ils vont être obligés de la fermer.
- Si vous voulez ce genre de pratiques, ça sera plus cher. Ca m’oblige de m’arrêter de bosser un mois à cause des marques sur le corps.
- Un whisky on the rocks. Double dose.
- Inspecteur Tarkov. Vous pouvez me dire quoi sur cette femme à côté de Tichy ?
- Lilas ? Elle est à sa botte. Personne ne sait trop d’où elle vient.
- On s’est pas croisé au Caire, il y a trois ans ? Dans cet hôtel

du quartier copte.
- Oui, et je me demandais déjà comment un type qui parle autant pouvait être encore en vie.
- Vous avez déjà été piqué par une abeille morte ?
- Je risque d’avoir un problème avec Lilas. J’ai l’impression que ce privé lui fait de l’effet.
- Je t’ai répété cent fois que c’est mauvais de garder trop longtemps ce genre de femmes.
- Si tu en connais d’aussi douées qu’elle, je veux bien que tu mes les présentes.
- Tu lui as dit quoi, toi, à ce flic ? Il doit se passer pas mal de choses en haut lieu pour que ça soit le branle-bas de combat

à cause d’un pauvre mec qui s’est fait butter.
- Il paraît qu’il se servait de cette usine pour apprendre le métier à ses filles.
- Madame ?... Je vous ai vue l’autre jour à l’ambassade. Vous avez séparé ces deux filles qui se battaient.
- Oui... J’ai pas l’habitude de me mêler des affaires des autres. Mais j’étais pressée qu’on fasse mes papiers, et l’employé qui s’occupait de moi s’était mêlé aux spectateurs.
- Ginna Gashwin ? C’est bien comme ça que vous vous appelez ?...
- C’est la première fois que quelqu’un dans ce bar ne se trompe pas dans mon nom.

13/11/19**
A propos de l’usine de tungstène : pas la moindre zone d’ombre. Au point que c’en est louche. Ai du mal à trouver quelqu’un qui se serait rendu sur place. On a perdu la trace de la plupart des employés qui ont survécu à l’explosion.
Soirée au « Roi Borgne », le casino de Tichy. Ambiance ten-
due. Entre les négociations commerciales et la mort de Lonsdale, les esprits s’échauffent.
Ai noté la présence du détective privé à la table de jeu. Il a été présenté à Tichy par Lilas Snuk. Ai eu l’impression que l’enjeu de leur rencontre était autant la mort de Lonsdale, que l’amour de Lilas.

le second couteau. Il se rend régulièrement dans un lieu où les hommes aiment jouer entre eux à d’autres jeux que le poker. Ce qui, chez les puissants, est considéré comme une excentricité, condamne à mort un petit truand. Du coup, il m’a balancé pas mal d’infos. J’ai suivi la piste. Je sais désormais qui a tué Lonsdale. Lilas Snuk.
Née dans la banlieue de Chicago il y a 26 ans. Peu d’études, petits boulots, aucun avenir. Elle s’enfuit. On la retrouve dans un groupe d’anarchistes à New-York, puis plus rien. Jusqu’à ce qu’elle soit mêlée à un fait divers. L’histoire d’un type qui a essayé de se venger d’un ancien ami à lui, John Peshran, en pleine fête mondaine.

Quelques mois après, Lilas disparaît avec John sans laisser de traces. Jamais j’aurais imaginé que le poivrot avec qui elle parle régulièrement pouvait être cet ancien millionnaire.
Selon la rumeur, elle vient d’entamer une liaison avec le privé. Dans le climat de parano actuel, les coucheries d’une fouine avec une panthère sont mal vues.

22/11/19**
Dernières infos concernant Lilas Snuk. Elle s’est présentée un soir devant Tichy pour lui demander du travail. Narquois, il la met en garde : bosser pour lui n’est pas une situation très enviable. Ceux qui manquent à leur devoir ne restent pas

elle choisit la place qu’elle veut, dans le cas inverse, elle sera l’une de ses prostitués. Lilas est prête à prendre le risque, du moment qu’il lance les dés après elle : s’il fait un double, elle aura le droit de quitter son organisation dès qu’elle le voudra, et Tichy s’engage à la laisser partir.
Marché conclu. Lilas fait un double six. Elle demande à être le second de Tichy. Il accepte. Puis il range tranquillement les dés dans sa poche. Ils n’ont pas décidé combien de temps devait s’écouler entre les deux lancés.
Depuis cette histoire, Lilas s’acquitte de sa tâche avec obéissance, sachant que désobéir signifierait sa mort. Argent, pouvoir et privilège lui sont acquis. Tichy, de son côté, semble avoir oublié qu’il lui doit un lancé de dés. Lilas ne se fait pas d’illusion : elle doit trouver un moyen de l’obliger à s’en souvenir.

23/11/19**
Les évènements s’accélèrent. Lilas tente de quitter le pays avec son détective privé. Elle a demandé à John Peshran, l’ancien millionnaire, de l’y aider. Tichy lui a ordonné de mettre un terme à sa liaison. Elle a refusé. Le pacte est rompu, et sa vie en danger. Je pourrais la faire arrêter immédiatement, mais je ne saurais jamais pourquoi Tichy a fait tuer Lonsdale.

Comme une carte retournée. Voilà toute la vérité sur cette histoire. Voilà pourquoi Lonsdale est mort, et pourquoi Lilas va mourir. Prenez une carte, n’importe laquelle, du moment que vous donnez l’impression de la choisir à dessein. Posez-la face cachée sur une table, et laissez les autres jouer. Chacun adapte sa stratégie selon cette inconnue, qui paraît brusquement si puissante. La peur monte… On s’agite, on s’organise… Cette carte maintient le jeu cohérent.
Alors, quelle importance, sa valeur, du moment que personne ne la retourne ?
Mon exploitation de tungstène n’a jamais existé. Quelques chiffres, des actes notariés, des noms inventés ou récupérés dans un cimetière, c’est tout. Jérémy Lonsdale n’y a vu que du feu. Mais il fallait qu’il meure pour qu’il y ait une enquête. Il fallait cette peur, ces rumeurs, ce sentiment de paranoïa. C’est comme ça que se maintient mon monde. J’avoue également que de telles tensions au moment d’accords commerciaux ont eu pour moi des retombées forts lucratives.
Je me suis débrouillé pour qu’on mette sur l’affaire un inspecteur parfaitement intègre. Un ripou n’aurait pas produit assez d’effets. Andreï Tarkov est parti au quart de tour. Il a établi ses théories, il a suivi ses pistes… Grâce à lui, chacun s’est fait son idée sur les raisons de la mort de Lonsdale. Peut-être que lui-même a effleuré la vérité… Mais qui le croirait ? Personne ne veut qu’on soulève la carte.

Lilas m’a bien sauvé la mise. Mais elle a fini par changer de camp, et je ne peux pas la laisser partir. Je suis assis à ma place, dans mon casino, à l’heure où va se jouer le dernier acte. Petit signe de main à Ginna. Je suis plutôt satisfait de ma nouvelle recrue. A force de compliments et de promesses d’avenir, j’ai réussi à faire d’elle quelque chose. Déjà elle est en train de préparer le poison.
J’attends Lilas d’une seconde à l’autre. Je lui ai promis de lancer les dés ce soir, et elle m’a cru. Elle pense partir demain très loin d’ici, ce qui la rend faible. Elle est amoureuse, ce qui la rend crédule. Depuis deux semaines je l’ai observée recommencer à vivre. Du rose sur ses joues, des tremblements dans

Changer de vie. C’est ce que nous avions décidé après l’affaire Bob Mushran. La curiosité nous a fait nous arrêter à ***. Une envie d’être spectateur à l’embrasure d’une porte. Le lieu où tout nait, et où tout se termine. Lilas n’a pas supporté longtemps la pauvreté. Elle a essayé de me convaincre de redevenir John le millionnaire, mais j’ai refusé. Elle a alors commencé à s’intéresser à Stanislas Tichy. J’ai vécu cet éloignement comme un lent supplice. Et puis cet homme, William Spade. William et Lilas.
J’avais connu Lilas naïve, mélancolique, désenchantée, cynique et vengeresse. Jamais amoureuse. Avec William, Lilas rayonnait. Elle disait « nous » quand elle parlait de son futur. Je savais que plus ils retardaient leur projet de fuite, plus Tichy risquait de l’apprendre. Elle m’a demandé de l’aider. J’avoue que j’ai peut-être volontairement mis du temps à le faire.
Quant à William Spade… Contre toute attente, l’homme qui n’existait que par la vie des autres a dépoussiéré son costume. L’ombre dans son regard s’est transformé en étincelle. Et même s’il a fini par comprendre que la mort de Lonsdale était une vaste farce, lui et elle étaient déjà bien trop loin pour s’en soucier.
Les supérieurs de l’inspecteur Tarkov lui mirent la pression pour qu’il finisse son enquête. Deux morts sans meurtrier, ça

Cette fin officielle avait l’avantage d’être tellement absurde que tous comprirent que la raison véritable était trop dangereuse pour être trouvée, et les joueurs d’élaborer chacun leurs théories. C’est ainsi qu’Andreï Tarkov prit conscience de son pouvoir.
La meurtrière morte, justice était rendue. Pour Emma Lonsdale, cette phrase était devenue une berceuse. Parfois, le hasard la ramenait dans le bar où son frère avait trouvé la mort. Elle regardait la salle avec mélancolie, se demandant laquelle de ces personnes allait à son tour laisser une sœur inconsolable. Mais la colère laissa place à l’acceptation et elle apprit lentement à être heureuse malgré ce vide.

Tichy avait lancé les dés, la libérant de son pacte. Elle but le verre en l’honneur de sa liberté retrouvée. L’expression de son visage ne changea pas tout de suite. Un écho de son sourire s’attarda au bord de ses lèvres, comme une nappe de brouillard à un arbre. Le poison l’envahissait. Elle observa avec un grand étonnement ces gens qui ne faisaient déjà plus attention à elle. Elle ne remarqua pas Ginna. La serveuse la fixait du regard, la main serrée autour de son collier de fausses perles.
Les verres qui teintent, les cartes qui tombent, les complots qui se trament. Lilas regardait tout ça comme du fond d’un puits. Elle se vit lentement se lever et gagner les toilettes. A part moi, personne ne la salua quand elle quitta la scène.
Lilas accueillit la peur en vieille amie fidèle. Elle aurait seulement aimé avoir un peu plus de temps pour s’y préparer. Elle pensa encore une fois à William. Un dernier rêve à étreindre. Sa main était appuyée au lavabo. Elle sentait l’émail froid au creux de sa paume. Une fissure parcourait le mur entre deux carreaux blancs.
Quand William entra dans le bar, l’absence de Lilas l’alarma immédiatement. C’est lui qui trouva son corps. L’emporter sur la pointe des pieds, le cacher à leurs yeux. Il aurait voulu fuir très loin, enfouir sa douleur dans la terre et l’y oublier. Mais avec le temps, elle finit par devenir une force. Lilas lui

Table lavée, verre servi, passer le temps. Pendant que Stan parle de ses affaires avec son avocat, je laisse mon regard glisser dans la salle. Je m’évade. Je réfléchis à des choses. Je dresse des listes.
LISTE DE CE QUE JE VEUX
Je veux ne plus avoir besoin de rien. Que les choses et les êtres glissent sur moi sans me toucher.
Je veux gagner la prochaine partie de poker. Je raflerais tout l’argent et je le remettrais sur la table. Connaître l’espoir de gagner deux fois d’affilée.
Je veux que l’image de Lilas Snuk disparaisse. Exister par moi-même, et non pas dans l’ombre de sa mort.
Je veux commander un autre verre. Laisser l’ivresse m’envahir pour enfin avoir l’impression d’être à ma place.
Je veux changer de nom. Ne plus être un oiseau, mais une montagne ou une forêt.
Je veux que les gens m’aiment pour ce que je voudrais être, et que ma brillance éclate aux yeux de tous.
Je veux que la guerre froide se réchauffe. Je veux assister à des drames et à des folies. Je veux être submergée par la misère.
Je veux me baigner dans l’eau chaude d’océans lointains.
Je veux regarder la neige tomber dans le parc et prendre le temps de voir le temps qui passe.

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