Chapitre 1
"du Guesclin"
Ce soir-là, on fêtait le solstice d'hiver dans un bar populeux
de la ville. Andreï Tarkov était passé prendre la jeune femme
chez elle. Lilas L.S. Snuk avait mis longtemps à guérir de son
empoisonnement. Son amant, qui l'avait d'abord crue morte,
l'avait vite laissée tomber quand il avait vu son état, peu
enclin à jouer les gardes malades. La pauvre fille avait subi
de nombreuses opérations chirurgicales pour tenter de remettre en marche son œsophage en lambeaux.
à lui rendre visite durant ces longs mois ; il avait été le seul
à passer du temps à son chevet. Du moins le croyait-il.
Aussi quand il l'avait emmenée dans ce rade pourri, il ne
s'était pas rendu compte que ce n'était pas lui qui avait pris
cette décision.
Quand il y repensait aujourd'hui, il bouillait de colère impuissante. Il s'en voulait de son esprit chevaleresque, piètre
héritage d'ancêtres qui avaient fui la révolution russe de 1917
dans des conditions rocambolesques et tragiques - et ceux
qui avaient voulu rester là-bas étaient morts de froid, de faim
et de solitude dans les camps sibériens ou bien avaient été
assassinés par des bolcheviques acharnés à détruire toute...
... ou roulé dans de rapides calèches à travers les vastes
propriétés des environs de Moscou. Sa famille avait échoué
là ayant tout perdu, sauf ce ridicule esprit de chevalerie que
les propriétaires terriens russes avaient tenté de copier sur
le roman français du moyen-âge, lassés de leur propre
sauvagerie. Cet esprit chevaleresque lui tendait des pièges
comme celui que lui avait tendu la bande à Tichy, Lilas en
tête. Et son anticommunisme, qui aurait dû le rendre plus
combatif, n'arrivait pas à contrebalancer ces vieilles qualités
désuètes et dont les règles du jeu étaient maintenant inconnues dans ce monde neuf et informe.
Il aurait dû tout comprendre aux regards inquiétants qui se...
Chapitre 2
"Don Quichotte"
Ceux qu'il croyait n'être que des piliers de ce troquet étaient
en réalité, les comparses d'une affaire dont certains avaient
prévu qu'il serait le dindon. Ils lui avaient tendu un piège
concocté exprès pour lui.
"Il" ou "ils", Andreï ne savait pas encore très bien : Stanislas
Tichy était-il dans le coup ? Avait-il tout organisé ? En tout
cas, quand Andreï l'aperçu dans le bar enlaçant Lilas, il eut
un coup au cœur. Il aurait dû, à ce moment-là, partir sans
demander son reste. C'est encore son esprit chevaleresque
qui le perdit : c'était lui qui avait amené Lilas ; il ne pouvait
partir sans remplir jusqu'au bout son rôle de "chevalier
servant".
On ne détruit pas en un instant son héritage familial.
Tout à coup, il les aperçut. Son instinct de flic repéra immédiatement les chacals dans la salle.
Il y avait là le trader Wilfried Chardon, qui accumulait silencieusement des fortunes interdites, l'avocat d'affaires Cyril
Van Der Welde qui perdait au jeu l'argent qu'il gagnait abondamment dans son cabinet d'avocats international,
et surtout le fils de famille AiYûb al'Sâlih al'Mâlikal ...
de ces grands féodaux qui ont régné des siècles sur les terres
arides au nord du "Bilads Sudaan" ou "Pays des Noirs" et qui
continuèrent leur fortune en se repliant en ville au moment
de la colonisation de l'Afrique du nord. Curieusement, la
décolonisation avait rendu sa position très dangereuse et il
avait transporté son mode de vie de tyran oriental à l'abri des
villes anonymes et libertaires de l'occident haï et adoré, méprisé et envié, ennemi et modèle. S'ennuyant, il dépensait
son fric à tous les jeux possibles. Et derrière eux, sobre,
sévère, expert en manipulation, Abel Stroheu, fils de mineur,
syndicaliste brillant, passé à la politique après quelques années d'une formation occulte à Moscou, dans les rangs ...
attendait patiemment que lui, l'inspecteur Tarkov, ait fichu
le camp. Pour récupérer Lilas, cela ne faisait aucun doute.
Dans quel dessein ? Pour quelle machination ?
Lilas lui présenta Mavra Nicolaievna Vonogrochneïeva, une
jolie fille dont elle affirma qu'elle était une sportive exceptionnelle et en particulier grande boxeuse. Andreï ne la crut pas,
mais la jeune femme ne parlait que russe. Il maugréa contre
la décision de ses parents de ne pas lui apprendre leur langue
dans le but, louable certes, qu'il s'intègre vite dans leur nouveau pays. Andreï Tarkov réfléchissait qu'après des dizaines
d'années de communisme, les femmes russes avaient changées. Elles avaient appris à se battre. Elles avaient appris
qu'en elles. En cela, elles avaient simplement plusieurs
années d'avance sur les femmes du reste du monde. L'alternative au machisme dans lequel les femmes avaient vécu
pendant des siècles, c'était le struggle for life où tous
les coups étaient permis à des êtres qui risquaient gros
si elles s'avisaient de se laisser aller à leurs instincts d'amoureuses ou à leurs désirs d'enfant. Le risque, c'était le mépris,
la pauvreté et la solitude.
Chapitre 3
"Bayard"
L'inspecteur Tarkov sortit brutalement de ses réflexions philosophico-sociologiques.
- Andreï Tarkov ! Heeee ! Regardez les gars ! Voilà Andréï Tarkov ! Monsieur l'inspecteur sait-il qu'il parle à la grande
boxeuse soviétique Mavra Nicolaievna Vonogrochneïeva ?
Il croit draguer une jolie fille, il parle à une championne qui
le mettra à terre en un round !
Andréï Tarkov se retourna vers le vieux John. C'est le regard
qu'il rencontra. Un regard qui le défiait.
- Je ne me bats pas contre une femme jusqu'à nouvel ordre !
dit Andreï dans un sourire.
L'inspecteur Tarkov sentait la tension monter. Il n'avait pas
peur d'un combat de boxe. Il avait été un excellent boxeur
dans son université qu'il avait représentée dans de nombreux
matchs inter-universitaires. Mais il sentait le piège. Aussi
fut-il soulagé quand Stanislas Tichy lui proposa un combat.
Aussitôt les rapaces s'agitèrent. L'oseille sortait des poches
intérieures des complets vestons ou des larges plis des paletots ouvriers. Les paris fusèrent. En quelques secondes, un
ring de fortune fut monté. Hébété, Andréï regardait les cordes.
sautillait, s'échauffait un sourire très léger aux lèvres. Tarkov
pensait à toute vitesse. Oui ! Tichy avait de quoi lui en vouloir,
certes. Pourtant lui, AndréÏ n'avait pas réussi à le mettre en
difficulté lors de l'affaire du meurtre du jeune Jeremy
Lonsdale…
Bien sûr, s'il avait accompagné la guérison de Lilas, ce n'était
pas uniquement par esprit chevaleresque et générosité.
Il y avait aussi un intérêt. Réussir à voir clair dans le jeu de
ce Tichy. Andréï supportait mal que des crapules dans son
genre tirent les marrons du feu sans jamais rien payer parce
qu'ils avaient l'art de faire casquer leur entourage avec la
plus parfaite hypocrisie.
... ce qui permis à Tichy, plus actif de conserver la main au
pointage. Dans le coin, John Peshran-Boor lui réclamait de
boxer plus à distance. Mais Tichy continuait un travail de
sape qui déstabilisait Andreï. Heureusement, si la puissance
- son point faible - lui faisait défaut, son tempo, en revanche,
était le bon.
Au troisième round, bien revenu dans le combat, grâce à sa
technique et ses uppercuts, Andreï reprenait un ascendant,
encore insuffisant, certes, pour déborder Tichy.
Cependant, très vite, Andreï perçut la fatigue de son adversaire et il sut que son entraînement de coureur de fond pouvait lui permettre de toucher au but.
Cependant il ne réussit pas à gérer un combat somme toute
limpide. John, jouant les arbitres, lui lança un avertissement
pour coups de tête répétés. Du coup, le combat vers la fin fut
plutôt rude. Enfin, au neuvième round, après un coude au
corps, Tarkov envoya Tichy au tapis et ce dernier ne se releva
pas de ce Knock-Down...
C'est à ce moment précis que Tarkov eut l'intuition fulgurante
qu'il avait une fois de plus raté l'occasion de se sortir
d'affaire: il aurait dû perdre ce combat. Il l'avait gagné.
Il allait le payer très cher.
Chapitre 4
"Le Cid"
Tarkov voyait le piège se refermer sur lui en la personne de
la jeune femme russe qui enfilait ses gants. Il crut deviner une
prière muette dans son attitude de jeune vierge dans la fosse
aux lions. Il eut soudain un dégoût de lui qui le submergea.
Il voulut réclamer que l'on suive les vieilles règles du jeu entre
mâles. Il se figura soudain qu'il serait aussi mal accueilli que
Philippe VI de Valois - Tarkov était féru d'histoire - demandant à Edouard III de quitter sa situation inexpugnable sur
les hauteurs de Sangatte, afin de choisir ensemble un lieu
où les deux armées pourraient combattre selon les règles
traditionnelles du combat. Toujours la chevalerie !
De la même façon que le roi français s'était éloigné, sans avoir
combattu, écœuré que son ennemi refuse de considérer la
guerre comme un tournoi - Tarkov hésitait à partir la tête
haute et sans combattre.
Mais voilà, il était né trop tard. Les règles du jeu du XIV° siècle
n'intéressaient plus personne. Il se morigénait confusément,
essayant une ultime fois de se persuader qu'abolir les règles,
c'était laisser la place libre pour le pire. Il n'était plus temps
de réfléchir.
Et cogner sur une jeune femme. Or, Tichy l'avait bien
compris. Andreï Tarkov ne pourrait pas. Stanislas Tichy,
l'homme de son temps, truand de surcroît, n'avait pas ces
égards. Il était un prédateur et les autres étaient des proies,
surtout les femmes. Mais il avait deviné Tarkov. Il avait
deviné ses faiblesses, ses exigences, ses délicatesses et il en
jouait comme un sadique qu'il était. Tarkov ne pouvait
refuser un combat au terme duquel soit il était battu et
humilié par une femme, soit il la battait et il se déconsidérait
à ses propres yeux. Tichy le savourait : Andreï Tarkov ne
pourrait se relever de la déchéance qui consistait à taper sur
une femme. Il ne pourrait non plus se laisser battre par elle.
Chapitre 5
"Roland"
Il n'eut pas le temps de penser plus longtemps. John un
sourire trouble sur les lèvres donna le signal : la jeune femme
attaqua aussitôt. Il dut réagir et se baissa pour encaisser une
lourde droite de la Russe.
Il réagit par un uppercut et, horrifié d'avoir commis l'irréparable, bouleversé par la honte d'avoir trahi ses valeurs, pris
en étau par l'impossible victoire et l'impossible échec, il
déclara forfait sous les huées de la foule.
Il s'enfuit dans la nuit. Il venait de vivre le pire cauchemar
de sa vie. En passant dans la ruelle, il entr'aperçut Lilas
recroquevillée dans une encoignure toute proche. Il crut la
voir pleurer. Etait-ce de souffrance physique ? Morale ?
Il opta pour la deuxième solution, mais prit la décision de ne
pas s'arrêter auprès d'elle.
Ce soir, il avait assez souffert. Il allait se cacher comme une
bête blessée dans la jungle asphaltée.
La chevalerie venait de vivre sa dernière déconfiture.