Piège brutal

Un roman photo produit par AlmaSoror dans le cadre de VillaBar

Photos de Marie-Claire Bordaz, Isabelle Ferrier, Sara
Les acteurs sont les clients du Piston Pélican. Merci d'être venus et d'avoir posé...

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Chapitre 1

"du Guesclin"

Ce soir-là, on fêtait le solstice d'hiver dans un bar populeux de la ville. Andreï Tarkov était passé prendre la jeune femme chez elle. Lilas L.S. Snuk avait mis longtemps à guérir de son empoisonnement. Son amant, qui l'avait d'abord crue morte, l'avait vite laissée tomber quand il avait vu son état, peu enclin à jouer les gardes malades. La pauvre fille avait subi de nombreuses opérations chirurgicales pour tenter de remettre en marche son œsophage en lambeaux.

à lui rendre visite durant ces longs mois ; il avait été le seul à passer du temps à son chevet. Du moins le croyait-il. Aussi quand il l'avait emmenée dans ce rade pourri, il ne s'était pas rendu compte que ce n'était pas lui qui avait pris cette décision.
Quand il y repensait aujourd'hui, il bouillait de colère impuissante. Il s'en voulait de son esprit chevaleresque, piètre héritage d'ancêtres qui avaient fui la révolution russe de 1917 dans des conditions rocambolesques et tragiques - et ceux qui avaient voulu rester là-bas étaient morts de froid, de faim et de solitude dans les camps sibériens ou bien avaient été assassinés par des bolcheviques acharnés à détruire toute...

... ou roulé dans de rapides calèches à travers les vastes propriétés des environs de Moscou. Sa famille avait échoué là ayant tout perdu, sauf ce ridicule esprit de chevalerie que les propriétaires terriens russes avaient tenté de copier sur le roman français du moyen-âge, lassés de leur propre sauvagerie. Cet esprit chevaleresque lui tendait des pièges comme celui que lui avait tendu la bande à Tichy, Lilas en tête. Et son anticommunisme, qui aurait dû le rendre plus combatif, n'arrivait pas à contrebalancer ces vieilles qualités désuètes et dont les règles du jeu étaient maintenant inconnues dans ce monde neuf et informe.
Il aurait dû tout comprendre aux regards inquiétants qui se...

Chapitre 2

"Don Quichotte"

Ceux qu'il croyait n'être que des piliers de ce troquet étaient en réalité, les comparses d'une affaire dont certains avaient prévu qu'il serait le dindon. Ils lui avaient tendu un piège concocté exprès pour lui.
"Il" ou "ils", Andreï ne savait pas encore très bien : Stanislas Tichy était-il dans le coup ? Avait-il tout organisé ? En tout cas, quand Andreï l'aperçu dans le bar enlaçant Lilas, il eut un coup au cœur. Il aurait dû, à ce moment-là, partir sans

demander son reste. C'est encore son esprit chevaleresque qui le perdit : c'était lui qui avait amené Lilas ; il ne pouvait partir sans remplir jusqu'au bout son rôle de "chevalier servant".
On ne détruit pas en un instant son héritage familial.
Tout à coup, il les aperçut. Son instinct de flic repéra immédiatement les chacals dans la salle.
Il y avait là le trader Wilfried Chardon, qui accumulait silencieusement des fortunes interdites, l'avocat d'affaires Cyril Van Der Welde qui perdait au jeu l'argent qu'il gagnait abondamment dans son cabinet d'avocats international, et surtout le fils de famille AiYûb al'Sâlih al'Mâlikal ...

de ces grands féodaux qui ont régné des siècles sur les terres arides au nord du "Bilads Sudaan" ou "Pays des Noirs" et qui continuèrent leur fortune en se repliant en ville au moment de la colonisation de l'Afrique du nord. Curieusement, la décolonisation avait rendu sa position très dangereuse et il avait transporté son mode de vie de tyran oriental à l'abri des villes anonymes et libertaires de l'occident haï et adoré, méprisé et envié, ennemi et modèle. S'ennuyant, il dépensait son fric à tous les jeux possibles. Et derrière eux, sobre, sévère, expert en manipulation, Abel Stroheu, fils de mineur, syndicaliste brillant, passé à la politique après quelques années d'une formation occulte à Moscou, dans les rangs ...

attendait patiemment que lui, l'inspecteur Tarkov, ait fichu le camp. Pour récupérer Lilas, cela ne faisait aucun doute. Dans quel dessein ? Pour quelle machination ?
Lilas lui présenta Mavra Nicolaievna Vonogrochneïeva, une jolie fille dont elle affirma qu'elle était une sportive exceptionnelle et en particulier grande boxeuse. Andreï ne la crut pas, mais la jeune femme ne parlait que russe. Il maugréa contre la décision de ses parents de ne pas lui apprendre leur langue dans le but, louable certes, qu'il s'intègre vite dans leur nouveau pays. Andreï Tarkov réfléchissait qu'après des dizaines d'années de communisme, les femmes russes avaient changées. Elles avaient appris à se battre. Elles avaient appris

qu'en elles. En cela, elles avaient simplement plusieurs années d'avance sur les femmes du reste du monde. L'alternative au machisme dans lequel les femmes avaient vécu pendant des siècles, c'était le struggle for life où tous les coups étaient permis à des êtres qui risquaient gros si elles s'avisaient de se laisser aller à leurs instincts d'amoureuses ou à leurs désirs d'enfant. Le risque, c'était le mépris, la pauvreté et la solitude.

Chapitre 3

"Bayard"

L'inspecteur Tarkov sortit brutalement de ses réflexions philosophico-sociologiques.
- Andreï Tarkov ! Heeee ! Regardez les gars ! Voilà Andréï Tarkov ! Monsieur l'inspecteur sait-il qu'il parle à la grande boxeuse soviétique Mavra Nicolaievna Vonogrochneïeva ? Il croit draguer une jolie fille, il parle à une championne qui le mettra à terre en un round !
Andréï Tarkov se retourna vers le vieux John. C'est le regard

qu'il rencontra. Un regard qui le défiait.
- Je ne me bats pas contre une femme jusqu'à nouvel ordre ! dit Andreï dans un sourire.
L'inspecteur Tarkov sentait la tension monter. Il n'avait pas peur d'un combat de boxe. Il avait été un excellent boxeur dans son université qu'il avait représentée dans de nombreux matchs inter-universitaires. Mais il sentait le piège. Aussi fut-il soulagé quand Stanislas Tichy lui proposa un combat. Aussitôt les rapaces s'agitèrent. L'oseille sortait des poches intérieures des complets vestons ou des larges plis des paletots ouvriers. Les paris fusèrent. En quelques secondes, un ring de fortune fut monté. Hébété, Andréï regardait les cordes.

sautillait, s'échauffait un sourire très léger aux lèvres. Tarkov pensait à toute vitesse. Oui ! Tichy avait de quoi lui en vouloir, certes. Pourtant lui, AndréÏ n'avait pas réussi à le mettre en difficulté lors de l'affaire du meurtre du jeune Jeremy Lonsdale…
Bien sûr, s'il avait accompagné la guérison de Lilas, ce n'était pas uniquement par esprit chevaleresque et générosité. Il y avait aussi un intérêt. Réussir à voir clair dans le jeu de ce Tichy. Andréï supportait mal que des crapules dans son genre tirent les marrons du feu sans jamais rien payer parce qu'ils avaient l'art de faire casquer leur entourage avec la plus parfaite hypocrisie.

... ce qui permis à Tichy, plus actif de conserver la main au pointage. Dans le coin, John Peshran-Boor lui réclamait de boxer plus à distance. Mais Tichy continuait un travail de sape qui déstabilisait Andreï. Heureusement, si la puissance - son point faible - lui faisait défaut, son tempo, en revanche, était le bon.
Au troisième round, bien revenu dans le combat, grâce à sa technique et ses uppercuts, Andreï reprenait un ascendant, encore insuffisant, certes, pour déborder Tichy.
Cependant, très vite, Andreï perçut la fatigue de son adversaire et il sut que son entraînement de coureur de fond pouvait lui permettre de toucher au but.

Cependant il ne réussit pas à gérer un combat somme toute limpide. John, jouant les arbitres, lui lança un avertissement pour coups de tête répétés. Du coup, le combat vers la fin fut plutôt rude. Enfin, au neuvième round, après un coude au corps, Tarkov envoya Tichy au tapis et ce dernier ne se releva pas de ce Knock-Down...
C'est à ce moment précis que Tarkov eut l'intuition fulgurante qu'il avait une fois de plus raté l'occasion de se sortir d'affaire: il aurait dû perdre ce combat. Il l'avait gagné. Il allait le payer très cher.

Chapitre 4

"Le Cid"

Tarkov voyait le piège se refermer sur lui en la personne de la jeune femme russe qui enfilait ses gants. Il crut deviner une prière muette dans son attitude de jeune vierge dans la fosse aux lions. Il eut soudain un dégoût de lui qui le submergea. Il voulut réclamer que l'on suive les vieilles règles du jeu entre mâles. Il se figura soudain qu'il serait aussi mal accueilli que Philippe VI de Valois - Tarkov était féru d'histoire - demandant à Edouard III de quitter sa situation inexpugnable sur

les hauteurs de Sangatte, afin de choisir ensemble un lieu où les deux armées pourraient combattre selon les règles traditionnelles du combat. Toujours la chevalerie !
De la même façon que le roi français s'était éloigné, sans avoir combattu, écœuré que son ennemi refuse de considérer la guerre comme un tournoi - Tarkov hésitait à partir la tête haute et sans combattre.
Mais voilà, il était né trop tard. Les règles du jeu du XIV° siècle n'intéressaient plus personne. Il se morigénait confusément, essayant une ultime fois de se persuader qu'abolir les règles, c'était laisser la place libre pour le pire. Il n'était plus temps de réfléchir.

Et cogner sur une jeune femme. Or, Tichy l'avait bien compris. Andreï Tarkov ne pourrait pas. Stanislas Tichy, l'homme de son temps, truand de surcroît, n'avait pas ces égards. Il était un prédateur et les autres étaient des proies, surtout les femmes. Mais il avait deviné Tarkov. Il avait deviné ses faiblesses, ses exigences, ses délicatesses et il en jouait comme un sadique qu'il était. Tarkov ne pouvait refuser un combat au terme duquel soit il était battu et humilié par une femme, soit il la battait et il se déconsidérait à ses propres yeux. Tichy le savourait : Andreï Tarkov ne pourrait se relever de la déchéance qui consistait à taper sur une femme. Il ne pourrait non plus se laisser battre par elle.

Chapitre 5

"Roland"

Il n'eut pas le temps de penser plus longtemps. John un sourire trouble sur les lèvres donna le signal : la jeune femme attaqua aussitôt. Il dut réagir et se baissa pour encaisser une lourde droite de la Russe.
Il réagit par un uppercut et, horrifié d'avoir commis l'irréparable, bouleversé par la honte d'avoir trahi ses valeurs, pris en étau par l'impossible victoire et l'impossible échec, il déclara forfait sous les huées de la foule.

Il s'enfuit dans la nuit. Il venait de vivre le pire cauchemar de sa vie. En passant dans la ruelle, il entr'aperçut Lilas recroquevillée dans une encoignure toute proche. Il crut la voir pleurer. Etait-ce de souffrance physique ? Morale ? Il opta pour la deuxième solution, mais prit la décision de ne pas s'arrêter auprès d'elle.
Ce soir, il avait assez souffert. Il allait se cacher comme une bête blessée dans la jungle asphaltée.
La chevalerie venait de vivre sa dernière déconfiture.

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