Prologue
"Qui sait que je suis fou amoureux et que
celle qui hante mes pensées n’est autre que Lilas
L.S. Snuk ?
Depuis ce jour où un coup de
dé l’a fait entrer dans ma vie, elle m’a
envahi tout entier. J’ai cru que la posséder
physiquement suffirait mais son emprise n’a cessé
d’augmenter sur moi. Il était hors de
question qu’elle en possède un autre :
plutôt mourir. Mais puisque je suis puissant et
qu’un destin m’attend ici sur terre,
c’était à elle de mourir. Poison, feu
brûlant dans les veines, acide qui ronge le cœur et
noie les poumons. Asphyxier Lilas comme elle m’a
asphyxié. Mais...
...mes jours et mes nuits ont été des cauchemars sans
fin. Lorsque je l’ai revue au Roi Borgne, j’ai su
qu’elle serait dans ma vie pour toujours. Elle m’a semblé plus désirable qu’au premier jour. Un peu plus pâle qu’avant peut-être, comme si un peu de poison encore lunait son teint. Plus pâle oui mais plus belle aussi. Elle n’a eu qu’à reprendre le chemin bien connu de mes bras et j’ai pardonné.
Spade ! Face à l’empoisonnement de Lilas, il s’est révélé de lui-même : trop faible pour l’aimer par-delà la mort.
Spade a fuit mais Tarkov est resté, désuet, dévoué. Avec la complicité de ma fleur vénéneuse et d’une boxeuse aux lèvres pleines, j’ai trouvé le moyen de le renvoyer définitivement...
L’armure du chevalier servant s’est
révélée plus friable que du sable et Tarkov a disparu au moment même où Lilas essuyait le sang de ma bouche.
Ho Lilas, tu es à nouveau à moi ! Je ferai de toi ma reine, mon chef, ma femme même si tu le veux ! Mais je ne laisserai plus jamais quiconque se mettre entre nous. Je t’aimerai même quand tu seras veille,
quand tes bras n’auront plus la force de m’étreindre et tes seins, la tendresse de m’accueillir…
Mon fidèle bras droit m’a dit une chose juste et en
chef éclairé, je me dois de l’écouter.
"Et pour moi, être faible, c’est mourir. Pour la
soumettre définitivement, je dois tout connaître
d’elle car le mystère ouvre la brèche au danger. Je dois savoir à quoi Lilas passe les heures où je ne lui
fais pas l’amour. Je dois savoir à quoi elle passe les
heures où elle n’espionne ni ne séduit pour moi.
Ce soir-là, Lilas, dévoré par la fièvre, je t’ai suivie… "
Lentement...
...des formes ont fini par se dessiner sous les yeux brûlants de Tichy. Des silhouettes noires et blanches, ondulant derrière
le verre dépoli. Au rez-de-chaussée de cette maison
chaleureuse et inquiétante, un banquet a lieu. Des hommes et des femmes d’une grande élégance festoient. Tichy reconnait certains visages. La boxeuse Mavra Nicolaïevna Vonogrochneïeva. Natacha Filippovna, la dactylographe de l’ambassade russe. Emma Londsale, celle de l’ambassade américaine… Les deux rivales semblent dorénavant comme des sœurs et jouent les gouvernantes.
Stanislas
est frappé par le froid qui règne dans la
pièce,
malgré les innombrables bougies et le feu violent qui craque
dans la cheminée. Un frisson glacé le traverse
tandis
qu’il remarque les épaules
dénudées et les
vêtements légers de la plupart des convives. Tichy
s’avance lentement mais personne ne le remarque, Lilas encore
moins. Il est pourtant là, tout proche d’elle.
Mais la reine
est bien trop occupée à se faire admirer. Elle
est le
centre de toutes les intentions. Ambiance sensuelle et
épicurienne :
les convives savourent chaque gorgée de vin, chaque morceau
de
nourriture, chaque effleurement et chaque baiser.
Et
Stanislas demeure invisible aux yeux des convives.
Il se saisit d’un verre rempli mais ses lèvres
n’aspirent que
le vide. Il a faim mais le morceau de viande qu’il vient de
piquer
sur sa fourchette n’existe plus. Autour de lui,
l’ambiance monte.
Les convives ont des envies de jeux dangereux. Une angélique
jeune fille, presque une enfant, propose une roulette russe. Un homme
à la présence d’hidalgo, de boire
jusqu’au coma.
Une femme sérieuse de se shooter
jusqu’à la dernière
extase. Chaque proposition est accueillie avec enthousiasme et des
partenaires se proposent aussitôt. Lilas encourage avec des
sourires qui semblent adressés à chacun
personnellement. On s’embrasse aussi, sans retenue, un couple
disparait à l’étage. Est-ce donc
ça, la vraie
vie de Lilas
Snuk ?
Organiser des orgies ? Pousser à
l’ivresse et à
la luxure en adressant à chacun des sourires comme autant de
promesses d’être l’indispensable
partenaire ? Lilas
est toujours assise, immobile et attentive. Et pourtant, elle semble
livrée aux envies et aux désirs de tous.
Brûlant
de fièvre, Tichy croit la voir partout. Elle se laisse
entraîner à l’étage sans
aucune résistance
et ses talons claquent sur le bois des marches. Dans le petit
salon-fumoir, l’ange enfantin lui demande d’appuyer
amoureusement
le pistolet contre sa tempe ? Lilas appuie, docile et
sensuelle.
Détonation, la toute jeune fille s’affaisse sur le
sol.
Tichy détourne les yeux… et son regard tombe
à
nouveau sur Lilas, assise en bout de table.
Chacun
tien un verre. Front contre font, cuisse contre cuisse, ils boivent
en se regardant dans les yeux. Mavra, déjà
saoule,
s’abreuve de la scène. Tandis qu’un peu
plus loin, Lilas
remonte sa jupe et offre sa cuisse à la cocaïnomane
afin
que celle-ci y étende sérieusement son rail de
coke. Le
front brûlant, Tichy sent la haine envers chacun des convives
monter en lui. Assez observé ! Bientôt,
tous
connaîtront la visite de ses hommes de main, pour le seul
tort
de connaître Lilas. Pour faire le vide autour
d’elle,
Stanislas est prêt au massacre. Tichy
s’apprête à
saisir Lilas par le bras afin de l’emmener avec lui,
lorsqu’elle
semble enfin le voir et lui adresse un sourire sensuel…
Faiblesse.
Passion. Amour. Tichy interrompt son
geste et s’apaise un peu.
Le désir de meurtre
laisse lascivement place au désir tout
court. Des visions de Lilas qui s’offre lui brouillent
l’esprit,
augmentent la fièvre qui l’habite. Mais le sourire n’est
pas pour lui. Il est pour Spade, qui vient de faire son entrée.
C’en est trop pour Tichy, qui voit revenir son vieux rival.
Tichy
se précipite vers lui, mains en avant. Il va l’étrangler,
le réduire, en faire une bouillie d’homme, le
renvoyer au
néant d’où il n’aurait jamais
dû sortir. Mais ses doigts se serrent en vain autour du cou
du détective
qui semble ne rien sentir et ne rien voir. Dans les
yeux du privé,
se lit...
Puis,
rire saoul en travers de la gorge, elle ajoute que l’alcool
la rend
bête ! Appeler une ambulance ?! Mais mort,
il
l’était déjà ! Sur
le sol dallé,
la cocaïnomane est allongée. Son air
sérieux ne
l’a pas quittée. Un convive lui fait un massage
cardiaque
mais il rit tant qu’il peine à
s’appliquer. Devant tant
d’absurdité, Tichy se sent vaciller. Il
s’engueule
vertement : allons, il est un truand ! Il a
tranché
des doigts et battu à mort sans jamais
s’émouvoir.
Qu’ils restent tous avec leur folie ! Et que Spade,
lui
aussi, sombre avec eux tous. Lilas, elle, va partir avec
lui et
demain matin, les corps criblés de balles de ces joyeux
fêtards feront la une des journaux. Soudain...
Venexiana
commence à chanter, accompagnée au piano par John
Peshran-Boor. La Beith Music s’élève,
noire et
vénéneuse. Sous les yeux de Tichy,
l’overdosée
se relève, galamment aidée par son comparse de
défonce.
Elle balaie sérieusement quelques plis de ses
vêtements
et s’empresse de retourner à table
s’asseoir aux côtés
des joueurs de roulette russe. Tous sont parfaitement indemnes, les
joues rougies et le souffle court comme après avoir
dansé.
Mavra et Esteban écoutent eux aussi, tout en trinquant
discrètement. Tichy n’en croit pas ses yeux. Les
gouvernantes accompagnent Venexiana avec un violon surgi de nulle
part. John laisse courir ses doigts sur un piano dont
Tichy ne
voit pas les touches tandis
L’assemblée
écoute, captivée. Chacune des paroles de
Venexiana
touche directement Tichy en plein cœur. Les douleurs de la
vie,
n’est-ce pas ce qu’il ressent depuis
qu’un petit caïd,
exécuté depuis, l’a pris sous son aile
à 13
ans ? La difficulté à jouir sans
culpabilité,
n’est-ce pas ce qu’il ressent lorsqu’il
s’apprête à
pénétrer Lilas et que les images de ceux
qu’il a
balayé sur son passage le pénètrent,
lui ?
Et tant d’autres fois encore… Lilas quant
à elle semble
profondément émue. Elle a baissé les
yeux. Ses
longs cils noirs ombragent ses pommettes, dessinant des cernes
angoissants et désirables sur la pâleur de son
visage.
Venexiana continue. La chanteuse raconte comment ils jouissent
depuis qu’elle est venue.
Elle, c’est Lilas, vers qui tous les
regards se tournent à ce moment là. Combien ils
vivent
depuis qu’ils l’ont
rencontrée ! La chanson se
termine sur cette déclaration d’amour à
peine voilée.
Tichy croit devenir fou : alors toutes et tous ici sont
amoureux
de Lilas. Toutes et tous la veulent ! Sans jalousie et sans
révolte à l’idée du partage !
Et elle…
Elle ! Comme elle semble vouloir leur appartenir !
Devra-t-il partager Lilas avec eux tous ??!! Jamais.
Plutôt
les tuer tous de ses propres mains !
Tichy, fou de rage, veut
arracher le pistolet des mains de l’ange enfantin pour tirer
à
la volée, mais encore une fois, ses mains ne rencontrent que
le vide !
Les nourritures, inatteignables. Sa présence,
indécelable.
Les jeux mortels pratiqués à l’infini.
Les paroles de
Mavra, « Mort, il l’est
déjà ! ».
Morts, ils le sont tous. Et morts pour elle. Lilas. La Mort.
Lentement,
Tichy monte à l’étage. Il n’y
a plus ni haine, ni
colère en lui. Juste de la détermination. Tichy
ouvre
une fenêtre et sans hésitation, se jette dans le
vide.
Ses genoux claquent bien un peu lorsqu’il se
reçoit sur les
pavés mais c’est un bruit si ténu que
lui seul
l’entend. Stanislas se relève et pousse la porte
de
l’étrange maison. Voilà que tous les
regards
convergent vers lui. Une chaleur intense l’envahit. On
l’accueille
comme un vieil ami !
Lilas
le regarde comme jamais elle ne l’a fait, du temps
où il
était… vivant. Il en a l’intime
conviction maintenant,
elle n’a jamais regardé personne d’autre
de cette
manière-là. D’un nouveau regard muet,
Lilas lui en
fait le serment. Elle désigne la place libre à
côté
d’elle. Mon frère ! crie joyeusement
Spade en laissant
sa place à Tichy. A sa grande surprise, Stanislas le
remercie
chaleureusement. Mais pourquoi serait-il surpris ? La jalousie
n’a-t-elle pas déserté son
cœur depuis qu’il est
entré pour la deuxième fois ? Ne se
sent-il pas
aussi léger et lumineux que le petit enfant qui joue au
soleil ? Et lorsque, à son tour, Tarkov fait son
entrée,
salué de joyeuses exclamations et de quelques reproches...
Epilogue
Extrait du « Petit matin », édition du 25 novembre 19**
« Le célèbre homme d’affaire à la trouble réputation, Stanislas Tichy, a été retrouvé dans la ruelle attenante au domicile de Lilas L.S. Snuk, gravement blessé. Il s’agirait d’une tentative de suicide, l’homme se serait défenestré. Tichy s’est raté de peu. C’est Lilas L.S. Snuk qui a appelé les secours. On ignore si Tichy va sortir sans séquelle de cet accident mais il semble ardemment soutenu par Lilas L.S. Snuk. En attendant l’arrivée des secours, la jeune femme n’a cessé de murmurer à l’oreille de Tichy qu’elle l’aimait et qu’il devait s’accrocher pour elle. On se souvient tous (…) »