Que la Mort nous rassemble

Un roman photo produit par AlmaSoror dans le cadre de VillaBar

Photos de Olivier Estord, Isabelle Ferrier, Sara
Les acteurs sont les clients du Piston Pélican. Merci d'être venus et d'avoir posé...

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Prologue

"Qui sait que je suis fou amoureux et que celle qui hante mes pensées n’est autre que Lilas L.S. Snuk ?
Depuis ce jour où un coup de dé l’a fait entrer dans ma vie, elle m’a envahi tout entier. J’ai cru que la posséder physiquement suffirait mais son emprise n’a cessé d’augmenter sur moi. Il était hors de question qu’elle en possède un autre : plutôt mourir. Mais puisque je suis puissant et qu’un destin m’attend ici sur terre, c’était à elle de mourir. Poison, feu brûlant dans les veines, acide qui ronge le cœur et noie les poumons. Asphyxier Lilas comme elle m’a asphyxié. Mais...

...mes jours et mes nuits ont été des cauchemars sans fin. Lorsque je l’ai revue au Roi Borgne, j’ai su qu’elle serait dans ma vie pour toujours. Elle m’a semblé plus désirable qu’au premier jour. Un peu plus pâle qu’avant peut-être, comme si un peu de poison encore lunait son teint. Plus pâle oui mais plus belle aussi. Elle n’a eu qu’à reprendre le chemin bien connu de mes bras et j’ai pardonné.
Spade ! Face à l’empoisonnement de Lilas, il s’est révélé de lui-même : trop faible pour l’aimer par-delà la mort.
Spade a fuit mais Tarkov est resté, désuet, dévoué. Avec la complicité de ma fleur vénéneuse et d’une boxeuse aux lèvres pleines, j’ai trouvé le moyen de le renvoyer définitivement...

L’armure du chevalier servant s’est révélée plus friable que du sable et Tarkov a disparu au moment même où Lilas essuyait le sang de ma bouche.
Ho Lilas, tu es à nouveau à moi ! Je ferai de toi ma reine, mon chef, ma femme même si tu le veux ! Mais je ne laisserai plus jamais quiconque se mettre entre nous. Je t’aimerai même quand tu seras veille, quand tes bras n’auront plus la force de m’étreindre et tes seins, la tendresse de m’accueillir…
Mon fidèle bras droit m’a dit une chose juste et en chef éclairé, je me dois de l’écouter.

"Et pour moi, être faible, c’est mourir. Pour la soumettre définitivement, je dois tout connaître d’elle car le mystère ouvre la brèche au danger. Je dois savoir à quoi Lilas passe les heures où je ne lui fais pas l’amour. Je dois savoir à quoi elle passe les heures où elle n’espionne ni ne séduit pour moi.
Ce soir-là, Lilas, dévoré par la fièvre, je t’ai suivie… "
Lentement...

...des formes ont fini par se dessiner sous les yeux brûlants de Tichy. Des silhouettes noires et blanches, ondulant derrière le verre dépoli. Au rez-de-chaussée de cette maison chaleureuse et inquiétante, un banquet a lieu. Des hommes et des femmes d’une grande élégance festoient. Tichy reconnait certains visages. La boxeuse Mavra Nicolaïevna Vonogrochneïeva. Natacha Filippovna, la dactylographe de l’ambassade russe. Emma Londsale, celle de l’ambassade américaine… Les deux rivales semblent dorénavant comme des sœurs et jouent les gouvernantes.

Stanislas est frappé par le froid qui règne dans la pièce, malgré les innombrables bougies et le feu violent qui craque dans la cheminée. Un frisson glacé le traverse tandis qu’il remarque les épaules dénudées et les vêtements légers de la plupart des convives. Tichy s’avance lentement mais personne ne le remarque, Lilas encore moins. Il est pourtant là, tout proche d’elle. Mais la reine est bien trop occupée à se faire admirer. Elle est le centre de toutes les intentions. Ambiance sensuelle et épicurienne : les convives savourent chaque gorgée de vin, chaque morceau de nourriture, chaque effleurement et chaque baiser.
Et Stanislas demeure invisible aux yeux des convives.

Il se saisit d’un verre rempli mais ses lèvres n’aspirent que le vide. Il a faim mais le morceau de viande qu’il vient de piquer sur sa fourchette n’existe plus. Autour de lui, l’ambiance monte. Les convives ont des envies de jeux dangereux. Une angélique jeune fille, presque une enfant, propose une roulette russe. Un homme à la présence d’hidalgo, de boire jusqu’au coma. Une femme sérieuse de se shooter jusqu’à la dernière extase. Chaque proposition est accueillie avec enthousiasme et des partenaires se proposent aussitôt. Lilas encourage avec des sourires qui semblent adressés à chacun personnellement. On s’embrasse aussi, sans retenue, un couple disparait à l’étage. Est-ce donc ça, la vraie vie de Lilas

Snuk ? Organiser des orgies ? Pousser à l’ivresse et à la luxure en adressant à chacun des sourires comme autant de promesses d’être l’indispensable partenaire ? Lilas est toujours assise, immobile et attentive. Et pourtant, elle semble livrée aux envies et aux désirs de tous. Brûlant de fièvre, Tichy croit la voir partout. Elle se laisse entraîner à l’étage sans aucune résistance et ses talons claquent sur le bois des marches. Dans le petit salon-fumoir, l’ange enfantin lui demande d’appuyer amoureusement le pistolet contre sa tempe ? Lilas appuie, docile et sensuelle. Détonation, la toute jeune fille s’affaisse sur le sol. Tichy détourne les yeux… et son regard tombe à nouveau sur Lilas, assise en bout de table.

Chacun tien un verre. Front contre font, cuisse contre cuisse, ils boivent en se regardant dans les yeux. Mavra, déjà saoule, s’abreuve de la scène. Tandis qu’un peu plus loin, Lilas remonte sa jupe et offre sa cuisse à la cocaïnomane afin que celle-ci y étende sérieusement son rail de coke. Le front brûlant, Tichy sent la haine envers chacun des convives monter en lui. Assez observé ! Bientôt, tous connaîtront la visite de ses hommes de main, pour le seul tort de connaître Lilas. Pour faire le vide autour d’elle, Stanislas est prêt au massacre. Tichy s’apprête à saisir Lilas par le bras afin de l’emmener avec lui, lorsqu’elle semble enfin le voir et lui adresse un sourire sensuel… Faiblesse. Passion. Amour. Tichy interrompt son geste et s’apaise un peu.
Le désir de meurtre laisse lascivement place au désir tout court. Des visions de Lilas qui s’offre lui brouillent l’esprit, augmentent la fièvre qui l’habite. Mais le sourire n’est pas pour lui. Il est pour Spade, qui vient de faire son entrée. C’en est trop pour Tichy, qui voit revenir son vieux rival.
Tichy se précipite vers lui, mains en avant. Il va l’étrangler, le réduire, en faire une bouillie d’homme, le renvoyer au néant d’où il n’aurait jamais dû sortir. Mais ses doigts se serrent en vain autour du cou du détective qui semble ne rien sentir et ne rien voir. Dans les yeux du privé, se lit...

Puis, rire saoul en travers de la gorge, elle ajoute que l’alcool la rend bête ! Appeler une ambulance ?! Mais mort, il l’était déjà ! Sur le sol dallé, la cocaïnomane est allongée. Son air sérieux ne l’a pas quittée. Un convive lui fait un massage cardiaque mais il rit tant qu’il peine à s’appliquer. Devant tant d’absurdité, Tichy se sent vaciller. Il s’engueule vertement : allons, il est un truand ! Il a tranché des doigts et battu à mort sans jamais s’émouvoir. Qu’ils restent tous avec leur folie ! Et que Spade, lui aussi, sombre avec eux tous. Lilas, elle, va partir avec lui et demain matin, les corps criblés de balles de ces joyeux fêtards feront la une des journaux. Soudain...

Venexiana commence à chanter, accompagnée au piano par John Peshran-Boor. La Beith Music s’élève, noire et vénéneuse. Sous les yeux de Tichy, l’overdosée se relève, galamment aidée par son comparse de défonce. Elle balaie sérieusement quelques plis de ses vêtements et s’empresse de retourner à table s’asseoir aux côtés des joueurs de roulette russe. Tous sont parfaitement indemnes, les joues rougies et le souffle court comme après avoir dansé. Mavra et Esteban écoutent eux aussi, tout en trinquant discrètement. Tichy n’en croit pas ses yeux. Les gouvernantes accompagnent Venexiana avec un violon surgi de nulle part. John laisse courir ses doigts sur un piano dont Tichy ne voit pas les touches tandis

L’assemblée écoute, captivée. Chacune des paroles de Venexiana touche directement Tichy en plein cœur. Les douleurs de la vie, n’est-ce pas ce qu’il ressent depuis qu’un petit caïd, exécuté depuis, l’a pris sous son aile à 13 ans ? La difficulté à jouir sans culpabilité, n’est-ce pas ce qu’il ressent lorsqu’il s’apprête à pénétrer Lilas et que les images de ceux qu’il a balayé sur son passage le pénètrent, lui ? Et tant d’autres fois encore… Lilas quant à elle semble profondément émue. Elle a baissé les yeux. Ses longs cils noirs ombragent ses pommettes, dessinant des cernes angoissants et désirables sur la pâleur de son visage. Venexiana continue. La chanteuse raconte comment ils jouissent depuis qu’elle est venue. 
Elle, c’est Lilas, vers qui tous les regards se tournent à ce moment là. Combien ils vivent depuis qu’ils l’ont rencontrée ! La chanson se termine sur cette déclaration d’amour à peine voilée. Tichy croit devenir fou : alors toutes et tous ici sont amoureux de Lilas. Toutes et tous la veulent ! Sans jalousie et sans révolte à l’idée du partage !
Et elle… Elle ! Comme elle semble vouloir leur appartenir ! Devra-t-il partager Lilas avec eux tous ??!! Jamais. Plutôt les tuer tous de ses propres mains !
Tichy, fou de rage, veut arracher le pistolet des mains de l’ange enfantin pour tirer à la volée, mais encore une fois, ses mains ne rencontrent que le vide !

Les nourritures, inatteignables. Sa présence, indécelable. Les jeux mortels pratiqués à l’infini. Les paroles de Mavra, « Mort, il l’est déjà ! ».
Morts, ils le sont tous. Et morts pour elle. Lilas. La Mort.
Lentement, Tichy monte à l’étage. Il n’y a plus ni haine, ni colère en lui. Juste de la détermination. Tichy ouvre une fenêtre et sans hésitation, se jette dans le vide. Ses genoux claquent bien un peu lorsqu’il se reçoit sur les pavés mais c’est un bruit si ténu que lui seul l’entend. Stanislas se relève et pousse la porte de l’étrange maison. Voilà que tous les regards convergent vers lui. Une chaleur intense l’envahit. On l’accueille comme un vieil ami !

Lilas le regarde comme jamais elle ne l’a fait, du temps où il était… vivant. Il en a l’intime conviction maintenant, elle n’a jamais regardé personne d’autre de cette manière-là. D’un nouveau regard muet, Lilas lui en fait le serment. Elle désigne la place libre à côté d’elle. Mon frère ! crie joyeusement Spade en laissant sa place à Tichy. A sa grande surprise, Stanislas le remercie chaleureusement. Mais pourquoi serait-il surpris ? La jalousie n’a-t-elle pas déserté son cœur depuis qu’il est entré pour la deuxième fois ? Ne se sent-il pas aussi léger et lumineux que le petit enfant qui joue au soleil ? Et lorsque, à son tour, Tarkov fait son entrée, salué de joyeuses exclamations et de quelques reproches...

Epilogue

Extrait du « Petit matin », édition du 25 novembre 19**
« Le célèbre homme d’affaire à la trouble réputation, Stanislas Tichy, a été retrouvé dans la ruelle attenante au domicile de Lilas L.S. Snuk, gravement blessé. Il s’agirait d’une tentative de suicide, l’homme se serait défenestré. Tichy s’est raté de peu. C’est Lilas L.S. Snuk qui a appelé les secours. On ignore si Tichy va sortir sans séquelle de cet accident mais il semble ardemment soutenu par Lilas L.S. Snuk. En attendant l’arrivée des secours, la jeune femme n’a cessé de murmurer à l’oreille de Tichy qu’elle l’aimait et qu’il devait s’accrocher pour elle. On se souvient tous (…) »

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