« Souviens-toi que le temps est un joueur avide
Qui gagne sans tricher, à tout coup, c’est la loi ».
Tu dors depuis ta chute au Manoir de VillaBar.
Venexiana Atlantica avait édifié cet antre au sommet de sa gloire. A sa mort, Lilas L.S. Snuk a repris les terres et la maison entourée de hautes grilles. Le règne de Saturne, sinistre Dieu du Temps, s’arrête aux portes du Manoir. Loin de Son ombre, les hôtes de VillaBar vivent un répit. Leur jeunesse ne finit pas.
Chaque soir du Manoir ressemble au carnaval de Venise. La fête palpite dès le crépuscule. Le sommeil vient dans l’aube.
Nous étions les heureux hôtes de Lilas, jusqu’à la fête où je t’ai perdue. Tu t’es levée pour prendre l’air,
Que la clinique est froide ! Que ta chambre est clinique ! Aucun de nos amis ne vient veiller ton corps endormi. Le jour, ils cuvent. La nuit, ils dansent. Comme nous avant.
Soir après soir, au Manoir de VillaBar, la foule continue à festoyer : bonnes bouteilles, bonnes blagues, rires mi-gras.
Je me remémore ta dernière soirée parmi nous : ton ultime anniversaire. Au milieu du repas, tu as changé de voix. Tu disais que tu t’étais vue vieille. Tu avais souri à une inconnue, tu nous l’avais montrée du doigt mais nous n’avions rien vu. « Ah bon ? Avais-tu murmuré, étonnée. Comme c’est bizarre que vous ne l’ayez vue ! »
Et tu répétais : « c’était moi, cette femme plus vieille, mais...
Mon esprit mélange les images. Cette soirée au Manoir se mêle aux scènes médicales.
J’ai trop bu.
Un chirurgien porte un masque. Un danseur t’ausculte. Un ange presque invisible te veille. Les exégètes auscultent ton cœur mais rien ne parle plus en toi. Seuls les battements lumineux témoignent de ta vie. Ah ! Tu ouvres les yeux ; l’Ange te parle. Nous autres, tu nous ignores. Tu n’es plus parmi nous. Tu ne reconnais ni les médecins, ni tes parents, ni moi.
Le murmure lointain d’un chœur grégorien emplit la clinique.
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Les médecins sont partis en procession. Tes parents les suivirent. Je voulus rester près de toi. Soudain, dans le silence de ton sommeil, le soleil est entré dans ta chambre. Un grand jet de lumière a tout ébloui. Quelques secondes d’aveuglement, puis je relâchai mes paupières. Tu étais là, les yeux fermés. Qu’es-tu donc devenue ? N’as-tu pas le moindre souvenir de nos étreintes, de nos plaintes, de nos luttes, de notre quête de gloire ? A la maison, ton maquillage et tes robes me rendent fou. Comment oses-tu ? N’avions-nous pas promis d’être à jamais jeunes et joyeux, brillants et scintillants ?
Oui, je t’observais, silencieuse dans ton lit qui devenait cercueil. J’avais peur de la mort. L’Ange voulut me consoler,...
Le lendemain de l’accident, j’ai hanté les lieux, possédé par ton image. Là, tu avais marché pour la dernière fois. Là, tu t’étais levée, là tu étais tombée. Chacun t’avait oubliée. Le flot des danses, des histoires, des voix, des gestes m’a repris. Je ne t’oublie pas, je te trahis, quand la nuit tombe, en retournant danser avec tes ennemis.
Derrière les tissus, des corps meurent de chagrin. Ils attendent des morsures qui ne viennent jamais. Ils s’ennuient mais ne veulent pas se le dire. Ils s’entredévorent.
Seuls les gnomes s’amusent. Serviteurs pouilleux, ils grouillent aux confins du Manoir et se partagent les restes des riches déçus. Nous les méprisons : ils en souffrent. Mais...
Oh, la danse, puis la transe. Au Manoir, comment ne pas danser ? Seule une chambre est vide : personne n’y va. La chambre de Venexiana. Près de son corps, on avait retrouvé un papier griffonné hâtivement.
« Tantôt sonnera l’heure où le divin hasard,
Où l’Auguste vertu, ton épouse encor vierge,
Où le repentir même – Ô, la dernière auberge !
Où tout te dira « Meurs, vieux lâche. Il est trop tard ».
Pauvre Venexiana. Que lui était-il arrivé ? On ne parle plus d’elle ici. Comme si elle n’avait jamais existé. Comme si les murs et les grilles qui nous protègent du temps n’avaient pas été érigées sous ses ordres voluptueux. Nous l’avons oubliée, comme toi tu es oubliée aujourd’hui.
Mais je le revois ! L’ange est là !
Le même que celui qui se penchait vers toi à la clinique, tout à l’heure. Le même qui croyait pouvoir me consoler d’une douleur humaine à laquelle il est hermétique.
Il lève un bras, éveille les corps, vivifie les âmes, esquisse un pas de danse. La fête recommence ! Nous suivons tous notre ange, vers un paradis. La route est longue, pourtant nous lui faisons confiance.
Il nous entraîne à travers les couleurs de la fête. « Saturne ne va pas nous entendre ? » lui demande-t-on. Saturne avide de misères, qui nous pousse sans cesse vers la mort, voleur, violeur, avaleur de nos vies. La transe bat son plein. « Suivez-moi », disent les ailes de l’ange. « Saturne dort encore, il ne nous ennuiera pas avant l’aube ». Nous suivons, le cœur rempli de joie. C’est une si belle fête que je t’oublie.
Soudain, Saturne se réveille. « Que font-ils tous ! » s’exclame-t-il. « Est-ce ainsi que les hommes vivent ? Loin de moi, si loin de moi qui les ai créés ».
L’Ange lui répond : ...
« N’avais-je point ordonné de vieillir ? N’avais-je point ordonné de construire ? Je punirai ! » S’exclame Saturne.
L’Ange intercède. « Mon Père, pardonnez-leur, ils ne savent pas ce qu’ils font ». Mais Saturne lui-même hait les anges. Il crachouille : « Ange plein de santé, connaissez-vous les rides ? »
« Je ne connais que mon devoir, qui est de vous conseiller de les aider à oublier leur douleur. Fomentez des breuvages, des poudres ! Ils souffrent trop ».
Quel Dieu suivrait docilement les conseils d’un Ange aux taches bleues ? Saturne observe les fêtards. Il en saisit une du regard : Mavra
Elle est bleue, elle aussi. Comme l’ange. Il comprend : il s’est fait jouer. Ses ouailles vont droit à la damnation. L’ange parle encore, en vain. Saturne doit sauver ses protégés.
Ici-bas, au Manoir, tout se confond à travers mes yeux brouillés par les poudres. Lilas m’a confié un secret tout à l’heure, avant de boire. « Lys de Fleur est revenue. Elle était plus âgée, trente ans de plus. Elle m’a dit : « Merci Lilas pour ce coma infini. N’arrête jamais de tourner sinon le voile tombe et la vérité te frappe».
Pauvre Lilas. Elle claquait des dents. Elle t’a vue comme tu t’étais vue à ton dernier soir : vieille et magnifique. Alors...
... elle a bu jusqu’à tomber malade et l’Ange est venu lui prodiguer les soins contre le pituite. Elle continua alors à tournoyer à travers la fête. Mais ton image plus âgée lui apparaissait dès elle cessait de boire.
La fête continue. Conciliabules, entre parasites qui cherchent un peu de miettes, d’argent et de distraction.
Ils se pâment dans la jeunesse et l’insouciance. Seuls quelques êtres diffèrent. Ceux-là soupçonnent l’issue.
Fanfan, visage à demi masqué pour cacher la face perdue d’une vie presque engloutie. Nous dissimulons, nous dissimulons l’horreur : les marques du Temps qui nous emporte.
Quand le délicat Drag Cool aux doigts bagués apparaît, la voix du chanteur Lou Reed susurre « Hey, honey, take a walk on the wild side ». Il se touche pour vérifier de temps en temps que les rides ne le surprennent pas. Non. Son visage est pur.
Et elle : Ozanne Sommertag. La plus intelligente femme du monde. Ses antennes saisissent l’anathème. Elle désire en silence qu’on la délivre de son génie.
...des bouquets de colliers, des paniers de bagues d’argent pour hanter dignement les trottoirs des beaux quartiers.
A nouveau, mon amour, je le vois briller intensément, comme dans ta chambre d’hôpital : le soleil nocturne des plaines du Nord. Il éclaire Lilas et se dévoile : Andreï Tarkov, le Parfait. Vrai flic, faux rebelle, magnifique conquérant. Andreï Tarkov… Qu’est-il venu chercher ici ? Question absurde ! Il chasse. Il n’atteint pas Lilas, toute entière au cheval, mais tout à l’heure, Bélinda le suivra.
Minuit sonne. Chacun est ébloui par le soleil. Ozanne et Péorgue seuls ne feignent pas d’ignorer que Saturne approche, que tu es tombée, que ton esprit n’est jamais revenu.
C’est pourquoi je les aime et je les crains.
Ozanne et Péorgue ont décrété une cérémonie pour se souvenir de toi et fêter l’anniversaire du cheval. « C’est à la fois gai et triste », m’a fait remarquer Ozanne, pour me convaincre. Je les ai suivi de loin. Les fêtards priaient. Drag Cool caressait ses bagues en disant ses prières. Yeux noirs joignit ses mains. Quand Péorgue entama la marche des rois mages, un cri déchira le vaste vestibule.
Profanation d’un anniversaire et du souvenir d’une endormie. Comment Mavra a-t-elle osé ?
C’est alors que nous l’apercevons : elle est bleue ! Yeux noirs devient bleue aussi. Quelques chevelures, quelques yeux bleuissent. Nous sommes saisis par l’angoisse.
Quelqu’un s’évanouit. Mavra pleure. Elle veut qu’on la sauve. Yeux Noirs, elle, veut mourir. Quelques uns, effrayés, décident de les faire taire pour toujours. « Elles nous empêchent de danser, avec leur bleu ! » hurle Stanislas Tichy. Lilas voit ses amies rivales assaillies par Péorgue et Drag Cool, qui veulent les exorciser. A ses côtés, Olive Danier, marquise de Cotillon, confidente éternelle des reines et amante de leurs maris, observe en silence.
Ozanne comprend son erreur d’avoir voulu te rendre hommage. Si nous nous tournons vers les morts, qui pourra nous ramener à la vie ?
Pour l’heure, les hommes luttent contre les bleues. Il faut empêcher leur perverse couleur de...
Tu vois, pour Drag Cool aussi c’en était fini. Peu m’importe ce garçon mielleux. Il était moins innocent que toi. Nous aurais-tu précédés dans un destin inéluctable ? Les portes du Manoir ont-elles cédé sous le poids de notre insouciance ?
Dehors, les hautes grilles gisent à terre. Saturne monte sur le perron. Il approche à grands pas. Il entre dans la bataille. Il conjure Mavra. « Ne les frappe plus. Calme-toi. Tu n’as pas le droit de bleuir les humains. Leur vie a besoin de la mort. Ils devront agoniser». D’un coup, Mavra l’achève. Adieu, Saturne. Le Dieu cruel est mort.
Le Temps gît. Nous sommes libres !
Saturne est mort. Il n’y a plus de Temps. Ses armées d’anges sont mortes avec lui. Un seul demeure : notre bel ami. Mais pourquoi cette blessure qui nous brûle l’estomac ?
Il eut fallu ne pas confondre l’Ange gardien et l’Ange du mal. Hélas… Saturne lui-même s’est laisser illusionner. Toi seule, Lys de Fleur, avais deviné la vanité d’une jeunesse éternelle. Tu avais vu ton vrai reflet et tu étais tombée. Ni toi ni Drag Cool ne connaîtrez notre sort.
Nos sages sont morts. Nos maîtres sont morts. Il ne reste que nous, seuls avec l’ange et sa prison d’éternité.
Le feu nous brûle sans nous anéantir : ravage interne, éternel supplice. Nous nous décidons à prier, bien qu’il soit trop tard.